Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Oldforest de Pierre-Yves Touzot

Il existe des forêts qui veillent sur les vivants. «Oldforest » fiché au pied des Rocheuses fait partie d’un parc naturel canadien de plus de 8311 km2. L’hiver, la neige replie toute vie sous le silence, la nature reprend ses droits et enferme en son sein animaux, hommes et secrets. Cet endroit ressemble à une maison qui ferme ses portes en expulsant les hommes qui n’ont plus droit de cité. 

C’est ici que revient Anton Reed. Le voilà, dix ans après un drame effroyable qui a détruit sa vie. Il contemple l’arbre où gisent ses derniers souvenirs. La température extérieure est glaciale, la neige tombe abondamment, tout semble dormir, sauf ses souvenirs qui le tenaillent. Il revient solder un passé omniprésent sous les yeux d’un loup blanc, réel ou fantasmé qui l’observe. Quelle est l’histoire d’Anton Reed à «Oldforest » ?

À quelques kilomètres de là, Hell Town la bien nommée est la seule ville existante à la lisère du parc. En cette période hivernale, elle aussi se prépare à hiberner. Les vitrines s’éteignent, l’hospitalité estivale devient suspicion. Dans le seul restaurant ouvert, le Warehouse, Anton croit apercevoir Déborah Connelly, son amour perdu. Fantôme ou mirage ? Déborah est morte il y a 10 ans, en même temps qu’une part de lui. La communauté de Hell Town se mure dans le silence. Le seul motel ouvert affiche complet. Personne ne veut de lui ici. 

Avec une élégance propre au « nature writing », et la sobriété d’un thriller qui avance pas à pas, Pierre-Yves Touzot livre un véritable roman d’atmosphère. Pas de grands effets, mais une ambiance très travaillée qui incite au frémissement, puis à l’angoisse. Les récits de neige sont assez fascinants dans leur capacité à attirer et à effrayer en même temps. L’écrivain parvient sans peine à faire ressentir le poids des éléments, leurs dangers, mais aussi un degré de fascination troublant. Personnellement, j’aime la neige parce qu’elle engloutit tout, jusqu’au moindre son, et pourtant, je déteste avoir froid. À «Oldforest », les cils givrent, le froid paralyse les extrémités, le blizzard reporte toute décision tant le cerveau est pris dans une tourmente ankylosante. J’ai adoré cette ambiance créée avec une certaine économie de moyens : une seule route droite, un arbre, un motel, un comptoir, un escalier, une problématique de départ. Les dialogues disent l’essentiel dans ce décor qui dit tout le reste : l’hostilité d’une communauté qui prétend des choses qui ne sont pas. 

Dans «Oldforest », Anton part à la reconquête de son histoire personnelle, la ville s’organise pour l’en empêcher, la nature ne lui simplifie pas la tâche. Lorsqu’il rencontre Alaska, la photographe officielle du parc que l’on empêche de partir seule dans ses escapades picturales, il sent une alliée. Elle connaît les lieux et règles abstraites de la forêt. Elle pourrait bien lui venir en aide… Elle inventorie les espèces vivantes du parc, et reste lucide sur l’hostilité de la communauté. Son regard offre au roman un cadre, une autre façon de voir l’humain. Ici, malgré les menaces qu’il profère ou la peur qu’il engendre, l’Homme reste minuscule face à l’immensité blanche. Alaska avance à pas de loup, et à Hell Town, c’est incontestablement la bonne méthode. 

La thématique principale d’«Oldforest » est le deuil et c’est par lui que l’on remonte le temps. Les blessures psychologiques d’Anton n’ont pas cicatrisé, sa douleur s’est simplement déplacée. Le temps et l’espace se vengent. À chaque fois qu’une porte s’ouvre, elle se referme presque aussitôt, telle l’enseigne du motel qui passe de « chambres disponibles » à « complet ». Une communauté tout entière s’applique à faire comprendre que le passé doit rester le passé. 

Je ne peux évidemment pas vous en révéler plus, mais je peux vous dire que «Oldforest » s’emploie, comme dans un thriller à cacher les angles morts pour mieux surprendre le lecteur. Mais, comme dans un récit de « nature writing », il s’enrichit d’une inspiration naturaliste. Les scènes proposées sont ravissantes, les indices trouvés grâce aux différentes voix se répondent, corrigent et vérifient les faits. L’écosystème du roman est vraiment très agréable. Si l’hiver est une forme d’autre monde, la communauté est un système dans lequel l’adaptation est tout aussi indispensable. Le deuil vécu par Anton se branche à la fois sur l’un et sur l’autre. 

Dans «Oldforest », le lecteur trouve aussi la figure du loup (mon animal totem). Est-il réel ? Que cherche-t-il à nous dire ? J’ai aimé l’insertion de ce détail qui peut apparaître insignifiant, mais qui contribue à asseoir tous les aspects psychologiques du personnage principal. Cette image a été sobrement déposée là et j’ai hâte de savoir si elle aura une réelle importance ou non. Car oui, Pierre-Yves Touzot a prévu deux autres tomes, dont le second sortira le 10 octobre 2025. 

Les premiers jalons de cette trilogie sont posés. J’ai ressenti une tentation d’expliquer les règles du lieu, ou en tout cas de faire comprendre que l’âpreté du lieu n’est pas qu’une simple posture. Elle est sociale, administrative en plus d’être météorologique. 

«Oldforest » est un territoire à conquérir. Il peut soigner si l’on ne cherche pas à s’en emparer trop vite. Je l’ai vu comme une course d’orientation où des balises sont à trouver au milieu des fausses pistes. Cette forêt d’apparence si hostile regorge de bienfaits pour l’âme. La neige semble avoir une voix quand celle de la communauté est verrouillée. J’ai aimé cette atmosphère enveloppante qui est le propre des bons livres qui emportent vers un ailleurs très salvateur face aux ruminations quotidiennes. 

Ce voyage vers la matrice originelle, une forêt primaire, renvoie aux origines du vivant. Elle est sanctuaire et prison en fonction de ce que l’on vient y chercher. Elle fait se rassembler les morts et les vivants, autant que les blessures et les promesses de guérison. 

Êtes-vous prêts à entendre ses échos ?

Tome 2, Les secrets d’Oldforest à paraitre le 10 octobre 2025

Editeur : La Trace

Sortie : 10 avril 2025

353 pages, 22 euros


Sorties littéraires d’octobre 2025.

D’autres avis sur le roman – Babelio –

4 réflexions sur “Oldforest, Pierre-Yves Touzot.

  1. Yvan dit :

    ça pourrait me plaire

  2. Très bel avis sur ce thriller que j’ai également beaucoup apprécié.

  3. Aude Bouquine dit :

    Super ambiance !!

  4. Sans doute moins emballée que toi j’ai été :-/

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