« Nourrices » a l’odeur du lait maternel et le son des pièces qui tombent dans les escarcelles. Séverine Cressan y raconte une pratique sociale méconnue : l’industrie nourricière des enfants. Ce procédé révèle comment l’intime se transforme en valeur marchande, puis en véritable filière. « Nourrices » siège dans un monde où allaiter est un métier rémunéré. Un enfant peut être pris en charge par une autre femme que sa mère. Les services sont tarifés en fonction de la qualité du lait. Il s’agit là d’un prix pour service rendu géré par les hommes.
Dans cet espace-temps indéfini, force est donnée aux corps des femmes, celles qui accouchent, celles qui nourrissent, celle qui prennent soin des générations futures. Entre réalisme social, conte noir aux accents parfois fantastiques, « Nourrices » est un récit fascinant qui répand une atmosphère envoûtante.
Ce premier roman s’ouvre sur une scène lyrique teintée de magie où Sylvaine ressent l’appel de la forêt sous un ciel de lune. Celle-ci lui confie un enfant abandonné là, à qui elle donne le sein. Avec lui se trouve un petit carnet qu’une femme a rempli. Ces missives seront ajoutées entre les chapitres du récit et c’est la voix d’une autre femme qu’il nous est donné d’entendre, une femme qui n’a pas pu s’occuper de son bébé, mais qui a respecté un pacte tacite : laisser une trace.
« Qui peut vivre dans le monde sans savoir qui il est ? Et d’où il vient ? Personne. Les bêtes n’ont pas besoin de savoir cela, elles naissent, vivent et meurent sans questions car elles sont les enfants de la Terre. Les humains, c’est autre chose. Ils ont besoin de savoir sinon, ils passent leur vie à chercher le point d’ancrage qui leur fait défaut. Ce faisant, ils en oublient de vivre. »
Par petites touches, « Nourrices » glisse d’un cas personnel à un « système ». Derrière celui-ci existe une véritable économie. Derrière l’économie, une façon de faire, et une politique. Et derrière cette politique, une éthique. Tout cela donne au roman sa portée de coeur battant d’une société.
Lorsque les choses intimes deviennent semblables à une prestation, le vocabulaire de Séverine Cressan se rétrécit. On parle de louer, de payer, de rendre service. Ainsi, le récit installe un fossé entre prix et coût. Le prix équivaut à la somme négociée contre le lait. Le coût relève de tout le reste : l’énergie nécessaire qu’il faut pour s’occuper des enfants, la fatigue, le sommeil escamoté, les soins constants, les réputations qui se font et se défont, la place sociale que l’on acquiert. En partant de ce principe de « marché », « Nourrices » interroge en filigrane une question politique de responsabilités, et une vérité plus contemporaine d’externalisation du service. Le fait de déléguer la vie au quotidien pose question.
Séverine Cressan explicite les différentes catégories de « Nourrices ». La « nourrice sur lieu » qui part en ville allaiter l’enfant d’une autre famille à domicile, la « nourrice à emporter » qui nourrit l’enfant chez elle. Le « meneur » jauge les aspirantes comme des pièces de boucherie et l’argent circule d’homme à homme. Le corps de la femme n’est qu’un moyen.
Mais, « Nourrices » est un formidable récit sur la maternité dans toutes ses dimensions. Si la fonction est de nourrir, de veiller et d’apaiser, si la loi nomme, décide et reconnaît, l’amour, lui, regroupe l’attachement, la présence et la responsabilité. Ces différents plans, fonction, loi, émotions s’entremêlent et empêchent surtout les évidences. Il est possible de remplir une fonction sans en avoir la reconnaissance (nous, les mères, le savons bien), l’amour est une force qui ne suffit pas à remplir les assiettes. Dans cette triangulation instable entre l’enfant, la mère et la nourrice, les positions de chacun bougent sans cesse.
Mais le corps des femmes, lui, est tout-puissant, indétrônable et essentiel. Les descriptions faites par l’autrice sont d’une poésie fulgurante et d’une tendresse singulière.
« Nourrices » oppose deux lieux : la campagne et la ville. Le passage de l’un à l’autre coûte et transforme. À la campagne, le temps s’étire, il y règne une économie des subsistances, une vraie maîtrise des gestes, et une certaine épaisseur dans les solidarités. À la ville, le temps se contracte, on y délègue les choses du quotidien, on y décèle le vernis des bonnes manières et la pression du paraître. J’ai aimé cette opposition des terrains qui oppose le savoir-faire au savoir se tenir. Le roman explore ce que chaque territoire fait aux corps et la fiction permet de définir ces « régimes » par leurs actions, et leurs transactions.
Au coeur de « Nourrices » se glissent le savoir-faire des femmes nourricières et leurs compétences. Ces gestes de femmes qui se transmettent de génération en génération. La sororité naît alors de la conscience d’une expérience partagée et de l’envie de se soutenir. Entre ces femmes, il y a de l’écoute et un respect mutuel. Ainsi l’apprentissage des gestes circule, les conseils et encouragements deviennent réussite. La victoire de l’une, c’est la victoire de toutes. Côté à côté, elles avancent, faisant montre d’une force commune.
« Nourrices » utilise une langue qui repose sur des descriptions exactes autant que sur une portée symbolique. Le texte a des allures de conte. Sa temporalité est élargie, et il s’ancre dans un imaginaire où le réel se laisse pénétrer par l’étrange. Et comme la voix paraît héritée de moralité, la langue développe des croyances qui se rapprochent d’allégories. Les lieux possèdent une puissante symbolique, les lois s’assouplissent face aux coïncidences mystérieuses. L’inexplicable n’existe plus et permet l’ouverture au merveilleux.
Ce roman ressemble à un miroir ancien d’un temps qui fut. Il évalue le travail pour autrui, éclaire l’attachement, et met en lumière le corps des femmes, source de toute vie. Il rappelle aussi une sororité possible entre elles (la fin est d’ailleurs superbe). Dans la grande veine des romans de terre où la nature rappelle les hommes à l’ordre, « Nourrices » se rapproche de Franck Bouysse, et parfois de Cécile Coulon. « Rares sont les humains qui osent se regarder tels qu’ils sont. Encore plus rares sont ceux qui osent se montrer aux autres dans leur vérité nue. » Mais Séverine Cressan possède sa patte littéraire dans le traitement de l’intime, le rapport à la terre, et la façon dont on se tient debout. Une écrivaine à suivre, assurément.
Editeur : Dalva
Sortie : 21 août 2025
272 pages, 21,50 euros
Existe au format audio chez Lizzie, lu par Cristelle Ledroit et Julia Taraquois.
Découvrez aussi : La langue des choses cachées, Cécile Coulon.
Un premier roman très remarquable en effet !
Tout à fait !
Hâte de le découvrir en audio !