Voici un roman bien ancré dans des problématiques de notre société. Dans « La collision », Paul Gasnier retrace la trajectoire d’un fils endeuillé par la mort tragique de sa mère dans un accident de la route. En juin 2012 la mère du narrateur, 54 ans, se rend à son travail à vélo. Elle commence une nouvelle vie, redéfinit les espaces de ses objectifs professionnels et personnels. Sur le chemin de son travail, elle est fauchée par un jeune homme de 18 ans qui pilote une moto non immatriculée en exécutant une roue arrière à 80 km/h. Récidiviste, sans permis de conduire, Saïd a emprunté cette moto après avoir fumé du cannabis. « La collision » tient place à la Croix-Rousse à Lyon, un quartier apprécié pour sa mixité urbaine.
Ce premier roman, écrit dix ans après le drame, observe combien une tragédie de cet acabit peut devenir matière politique. En effet, il interroge les tensions politiques, sociales, identitaires qui fracturent la France. L’accident devient la collision d’une partie de la société envers l’autre. Dix ans plus tard, Paul Gasnier, devenu journaliste, enquête. Jusque dans les angles morts, il cherche à comprendre comment deux trajectoires parallèles ont pu se percuter. Le récit qui en découle touche évidemment à l’intime, mais aborde d’autres sujets sans complaisance.
« La collision » dit rapidement son ambition : un refus d’utilisation du fait divers en parabole à usage électoral. En effet, dès les premières pages, Paul Gasnier déplace la scène de l’accident vers une scène présidentielle, celle de 2022. Aucun doute n’est permis sur l’obédience du candidat qui fait vibrer la foule à coups de mots clés comme « racaille », « ça suffit », etc. Les anaphores martiales sont de sortie sous un public galvanisé qui les répète en chœur. L’auteur, alors envoyé sur les lieux, se surprend à entendre la traduction politique de sa propre colère. Il mesure combien des vies brisées peuvent devenir des munitions rhétoriques. Le ressentiment, la rage et le deuil rendent possible la puissance d’envoûtement des masses par des formules préfabriquées que tous comprennent.
Comment ne pas céder à cette douleur sourde ? Le narrateur parvient à transformer cette blessure en obsession à comprendre. Le désir de vengeance, les fantasmes de la violence, le repli identitaire sont décortiqués sans tabous. Mais attention, il ne s’en absout pas. Au contraire, il les déploie et les expose pour leur essence : des affects exploitables politiquement. Et c’est ainsi que « La collision » devient un récit éminemment politique. Paul Gasnier explore alors la puissance d’attractions des formules toutes faites qui galvanisent les foules et s’infiltrent dans chaque interstice du désir de revanche et de recherche de responsabilités.
Dix ans après les faits, Paul Gasnier couvre l’élection présidentielle. Au rythme des formules scandées par le candidat sur l’estrade, le narrateur perçoit dans ce discours comme un écho glaçant. Au regard de son vécu, il pourrait adhérer à ces propos. Après tout, il entre dans la « catégorie » de ceux qui ont perdu un être cher tué par cette « racaille ». Il pourrait adhérer à ces histoires instrumentalisées pour légitimer une vision sécuritaire et identitaire. Mais, fort de son métier de journaliste, il comprend le « recyclage » de drames comme matériau idéologique. Loin de minimiser sa propre souffrance et son ressentiment, il montre combien les extrêmes sur l’échiquier politique se nourrissent de ces faits divers, les simplifie, les amplifie pour proposer des réponses radicales. Son histoire personnelle ne devrait pas servir de miroir à un discours national. Il joue la carte de la transparence et fait montre d’une difficile prise de conscience : sa douleur ne peut pas et ne doit pas être récupérée par la sphère politique. Il s’interroge alors sur ce type de discours qui transforme en profondeur la société.
« La collision » est un roman de tiraillements et de prise de conscience. La compréhension de ceux qui votent pour ces arguments vient chatouiller sa propre tragédie. L’analyse faite ensuite, comment les faits divers sont-ils récupérés par les extrêmes, relève d’une dramatisation ciblée. Chaque tragédie personnelle est susceptible de devenir un symbole politique. Extraits de leur contexte, réinjectés dans l’opinion publique grâce à une rhétorique parfaitement huilée, ces discours amalgament insécurité, immigration et déclin social. Ainsi, chaque fait divers échappe à toute nuance, il se présente comme un miroir de la réalité. L’histoire intime et personnelle vécue alimente une harangue nationale basée sur la loi et l’ordre. (cf. : les discours de Donald Trump basés sur la même mécanique.) Les extrêmes ne sont pas intéressées par le fait de comprendre les causes structurelles de ces tragédies. Ils les récupèrent, les font passer dans la grande lessiveuse du recyclage et assènent que ce sont là les preuves d’un système laxiste. Le fond de commerce électoral est construit.
À mon sens, « La collision » tient autant par sa finesse de jugement politique que par son exactitude de l’intime. Dans le dossier judiciaire du décès de sa mère, Paul Gasnier cherche à comprendre comment et pourquoi. Quel vide institutionnel a permis ce moment de bascule ? C’est ce qui le pousse à retourner rue Romarin, à trouver des témoins prêts à parler. Malgré le traumatisme vécu, il n’y a pas dans « La collision » de diabolisation ou d’excuses sociologiques. Les informations recueillies complexifient l’enquête : le prêt inconsidéré d’une moto trop puissante, le cannabis fumé peu avant, l’absence de permis, et les lacunes du contrôle judiciaire.
Pour ce premier roman, il convient également de s’attacher à la forme, combinaison de travail journalistique et de littérature. On y trouve aussi un récit proche de l’essai qui aurait pour titre « la fabrique de l’opinion ». La plume est précise, portée par une émotion contenue, mais bien présente. « La collision » introduit des appels vers les secours, des extraits de PV, des descriptions de vidéos qui font le pont entre les faits et le vécu. Le lecteur bénéficie ainsi de plus de netteté et l’auteur dispose d’un moteur de témoignages. C’est en creux que l’effet intentionnel émerge : l’empressement par les médias, puis la reprise par les politiques à piler les histoires privées pour les transformer en diagnostics nationaux. Cette « manière de faire » avale les causes concrètes pour surgir dans l’arène politique. La complexité du fait divers et de ses répercussions devient l’éthique du livre.
En cette période de fatigue démocratique, il aura fallu un certain courage à Paul Gasnier pour se replonger dans la mort de sa mère. Par son métier, il sait à quel point la douleur nous rend sensibles et disponibles aux discours extrémistes. Il offre son histoire comme exemple pour interroger nos croyances. « La collision » est donc un roman profondément courageux. Il réouvre la blessure, renonce au confort de la colère, met à l’épreuve ses convictions et les nôtres, s’expose au risque politique, et affronte la possibilité du malentendu public. « La collision » est aussi une ascèse. Paul Gasnier exclut les excès des émotions face au drame pour troquer la rage contre la précision des faits. Ce texte permet de comprendre ce que signifie « vivre dans une société fracturée », saturée par le sentiment d’injustice permanent, et manipulée par la narration politique à des fins électorales. Ne soyons pas dupes : séparons le bon grain de l’ivraie.
Éditeur : Gallimard
Sortie : 21 août 2025
176 pages, 19 euros
Séparons le bon grain de l’ivraie. Il y a du boulot. Merci à toi pour le partage de la chronique 🙏 😘
Oui y a du boulot !!!
Ce n’est pas forcément une lecture vers laquelle je me plongerais, mais le sujet m’intéresse beaucoup quand même.
(…) qui pilote une moto non immatriculée en exécutant une roue arrière à 80 km/h. Récidiviste [à de très nombreuses reprises, je me permets de le préciser], sans permis de conduire, Saïd a emprunté cette moto après avoir fumé du cannabis (…)
(…) Ce texte permet de comprendre ce que signifie « vivre dans une société fracturée », saturée par le sentiment d’injustice permanent, et manipulée par la narration politique à des fins électorales. Ne soyons pas dupes : séparons le bon grain de l’ivraie (…)
Rien de plus à ajouter.