Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Nous les moches de Jean Michelin

Métalleux de France, attrapez vos guitares, « Nous les moches » est le roman de cette rentrée littéraire si vous aimez le thrash métal, si adolescent vous avez joué dans un groupe, si vous rêvez de vivre enfin la grande aventure des concerts live… avec vous sur scène ! « On a fait du thrash metal, mais on aurait pu dire du death metal, du grindcore, du power metal, on s’en fout, on était juste furieux. On voulait du sang sur la scène, on voulait qu’on nous remarque. »

Pour les autres (fans très modérés de Métal), soyez rassurés, « Nous les moches » parle de musique, mais part surtout de l’idée de faire rejaillir nos rêves de gosses et met en lumière les valeurs de l’amitié. 

Nous sommes à Norfolk, Virginie. Quatre amis lycéens montent un groupe de thrash metal comme exutoire à leur colère. Obliterator, ce sera « parce que Terminator, Predator, Annihilator, tous les autres noms du genre étaient pris. » Relégués en queue de peloton du « rêve américain », car nés « du mauvais côté », ils se fabriquent une armure grâce à leur musique, pour exister. Ni imposteurs, ni prodiges, mais têtus comme des teignes, ils vocifèrent dans leurs micros. Grâce à la musique, ils lâchent toutes les émotions qui les traversent. Jusqu’à ce qu’un jour, la vie débranche leurs amplis. 

Vingt-cinq ans se passent. L’un d’eux craque une allumette et l’étincelle fait renaître les rêves de gosses. Un concours, une vieille cassette enregistrée jadis, et voilà qu’une nouvelle chance s’esquisse : une tournée à travers le pays. Ils ne sont pas beaux, ils ne sont pas « bankable », mais ils n’ont rien à perdre. Après avoir vérifié que le feu sacré est toujours là, « Nous les moches » lâchent leurs boulots, leur famille, et repartent sur les routes, comme autrefois, avec leurs corps qui gémissent et qui grincent. Il est toujours temps de savoir ce qui reste de nos rêves ! 

Le road trip qui s’en suit ne ressemble pas vraiment aux tournées de Metallica : parkings déserts où l’on dort dans le van, motels fatigués, couloirs de bar ternes. Il faut dire que leur expédition les emmène dans de petites villes du Midwest, dans l’Amérique profonde où le public est loin d’être acquis. Entre trajets trop longs et sets trop courts, ils s’en donnent à cœur joie. La musique semble maintenir leurs os en place. Les gamins en colère sont de retour… et leurs souvenirs avec eux. 

« Debout dans son garage, avec sa guitare et son petit ampli, dont le son est au minimum, il chuchote les paroles d’un morceau quelconque. Seulement, voilà, quand on chante des conneries sur l’éviscération des innocents ou l’avènement de Satan, il faut les crier, sans quoi c’est ridicule. » 

« Nous les moches » est un livre sur la musique comme langage de survie. Concert après concert, elle rend la vie habitable. Grâce à elle, ils tiennent bon ! Décrire la musique est un exercice bien ardu, mais Jean Michelin y excelle. En effet, l’écriture et le son n’ont pas la même matière. Tandis que la musique se déploie dans l’espace, les mots, eux, se figent sur des pages. Ainsi, on peut mimer un tempo dans une phrase pour reproduire le rythme musical, utiliser un lexique sensoriel ou des métaphores, ou raconter ce que la musique opère sur le corps. Le rythme du métal, qui n’est pas ma musique de prédilection (mais que mon charmant mari écoute en faisant trembler les murs) se sent dans le phrasé de l’écrivain. Il y a cette phrase que j’aime beaucoup et qui me parle autant qu’elle me fait sourire : 

« Le jazz, j’ai essayé tout seul et j’ai absolument rien compris. Si, les trucs évidents : le thème de la chanson, c’est la phrase musicale du début, là, facile. Ensuite, un solo de machin, un autre de bidule, tiens, le bassiste s’y met aussi, retour au thème et c’est reparti pour un tour. Mais je m’emmerdais ferme. Je trouvais que ça sonnait vain, prétentieux. Une fois que tous les joueurs de trompette ont claqué leurs trois minutes d’impro chacun, t’as passé les dix minutes et tu te demandes bien à quoi ça a servi. C’est ça, le plus frustrant, je savais qu’il y avait un langage, des codes, mais je captais rien. Écouter du jazz, pour moi, c’est comme si tu te retrouvais coincé à table entre deux mecs qui ont une conversation passionnante sur un sujet qui t’intéresse vraiment, mais en suédois. Si tu parles pas suédois, tu vois le problème?» 

Pour ce groupe de « papis » remontant sur scène, jouer c’est d’abord tenir bon ! La batterie pulse, la guitare riffe, la basse tient le tout, même si « Dans le thrash, le bassiste est une arrière-pensée. »

Durant cette seconde jeunesse, la virée de ville en ville permet également l’examen de leur existence. La narration de « Nous les moches » est facétieuse, puisqu’un personnage parle à un autre dont l’identité est inconnue au début du roman. Le lecteur le découvre dans le dernier quart, et ce « mystère » rajoute une forme de solo à l’ensemble. Des anciens quatre d’Obliterator, il n’en reste que trois. Celui qui est à l’origine de la recréation du groupe, mais dont les intentions sont masquées. Celui qui a construit une vie « normale », ordinaire avec métro, boulot et dodo. Celui qui cherche à retrouver une personne de son passé. Le quatrième est le petit nouveau : un prodige. Il a l’énergie de ses dix-huit ans et son taux de colère est au zénith. Il est le miroir de ceux qu’ils étaient au même âge. En créant ce personnage, Jean Michelin permet à tous de bouillonner, nous compris ! 

« Nous les moches » dessine également le portrait d’une Amérique pauvre dans le passé et désœuvrée dans le présent. 

« Nous les oubliés, cramponnés au bord de la misère, les boutonneux, jouant avec nos petites voitures sans roues dans nos jardins de terre battue, écrasés par les chauffards, cognés par nos vieux qui rentrent soûls après une mauvaise semaine à l’usine. Nous les merdeux, bons en rien, crachés hors du système scolaire à peine l’âge légal atteint, trainant le soir dans des rues mal éclairées, mangés par les moustiques, chassant les ratons laveurs dans les poubelles. Nous les invisibles, arrivés à la musique par hasard, nos cheveux longs et sales, nos tee-shirts découpés aux ciseaux, nos jeans usés jusqu’à la trame, nous les gros, les petits, les mauvais, les solitaires. » 

Cette Amérique-là n’a rien d’une carte postale ni d’un guide touristique. Elle ne fait pas rêver tant le rêve américain a pris un coup dans l’aile. C’est l’Amérique des laissés pour compte, des paumés, des regards vides et des trop longues heures de travail à cumuler plusieurs jobs. C’est l’Amérique des malades sans soins, des piliers de bar et des amitiés de comptoir. Alors, accompagner ce groupe qui essaie de remettre du sens dans sa vie par la musique apparaît comme un signe d’espoir.

La réussite et le plaisir de lecture de « Nous les moches » tiennent à la voix de Jean Michelin autant qu’aux sujets qu’il aborde. Ce roman c’est la quintessence de la nostalgie sans la tristesse. L’adolescence y est décrite comme un élan vers un futur fantasmé, qui deviendra réel. Elle est un paradis reconquis. Les souvenirs du début d’Obliterator ne clôturent rien, au contraire, ils ouvrent vers l’avenir. Sans doute est-ce l’un des facteurs que j’ai vraiment aimé, par rapport aux autres romans de cette rentrée littéraire qui retournent vers cette période adolescente, mais qui plombent le moral. Ce texte a la nostalgie douce et tendre, ce qui contrebalance admirablement avec la musique évoquée. Il est jubilatoire de suivre ce quatuor reprendre la route et vivre sa passion de gosse. Et je vous assure que, même si vous ne connaissez pas cette musique, cela ne vous empêchera pas d’aimer ce texte.

« Les souvenirs, les vrais souvenirs qui comptent, c’est comme les rêves qui s’arrêtent trop tôt, dans la seconde qui suit le réveil tu te dis que si tu le veux vraiment tu peux leur donner forme, savoir comment ils se terminent. »

Ce roman m’a vraiment émue. L’écriture de Jean Michelin, drôle, affectueuse, réaliste, promet une méditation sur l’âge : ce qu’on a vécu, ce qu’on aurait voulu vivre, ce qu’on vivra encore. Les secondes chances existent, les changements de voies aussi, et les petits miracles résident dans des rencontres et des possibilités. C’est si difficile de rester fidèle à l’enfant qu’on était, « Nous les moches » nous montre le chemin. Et puis… le tempo humain c’est l’amitié et, parfois, une passion commune, non ? Je ne résiste pas à cette dernière citation : 

« Une fois le matos installé, je pars sur une ligne de basse, un vieux Megadeth, il embraye, et là, il se passe quelque chose. Ça, je sais pas si je pourrais l’expliquer bien : t’es encore trop jeune pour avoir perdu tes bons potes de vue, mais y a des mecs, même si tu leur parles pas pendant des années, à la seconde où vous vous recroisez c’est comme si vous vous étiez quittés la veille. La musique, c’est pareil. En tout cas, entre Doug et moi, il y a cette espèce d’évidence acquise au fond de ces heures passées tous les deux, une sorte d’alchimie. Jouer avec quelqu’un qui te donne ça et à qui tu donnes ça, c’est peut-être ce qu’il y a de plus proche de tomber amoureux. ».

Métalleux de France, raise your horns…

Editeur : Héloïse d’Ormesson

Sortie : 21 août 2025

256 pages, 20 euros.

Découvrez aussi : CEUX QUI RESTENT, Jean Michelin – Pocket, paru le 24 août 2023.

D’autres avis sur le roman – Babelio –

14 réflexions sur “Nous les moches, Jean Michelin.

  1. Yvan dit :

    Ce roman est une merveille de sensibilité, un exploit quand on parle de Trash metal ! Tu rends un bel hommage à ce livre à mettre entre toutes les mains. « Tandis que la musique se déploie dans l’espace, les mots, eux, se figent sur des pages », voilà un bon résumé tiré de ta chronique.

  2. Aude Bouquine dit :

    Si je lui rends bien hommage, alors mission accomplie 😉

  3. Yvan dit :

    Mission remplie haut la main 😉

  4. laplumedelulu dit :

    Yeahhh 🎤🎸. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘

  5. Encore une magnifique chronique ! J’avais repéré ce roman suite à un live et c’est sûr, je ne passerai pas à côté !

  6. Aude Bouquine dit :

    Ce roman est tellement beau sans être larmoyant !

  7. Quelle chronique incroyable. Tout est dit ! J’ai adoré ce roman, et plus encore.

  8. Aude Bouquine dit :

    Merci beaucoup ☺️
    J’espère vraiment qu’il aura beaucoup de succès ♥️

  9. Une lectrice nous a présenté au Kawa littéraire samedi matin, deux roman de cet auteur dont celui-ci.
    J’avoue elle nous a très tenté.es.
    Et puis Yvan revient avec ce titre, et maintenant toi…. 😱
    Il va vraiment falloir que je découvre ce Jean Michelin ! 😍

  10. Voilà une chronique qui me parle beaucoup, en tant que fan assumée de ce genre musical colérique et amatrice de mots bien placés 😊. Pourtant, ni le titre ni la couverture n’avaient retenu mon attention !

  11. Aude Bouquine dit :

    Tu n’es pas la seule à le dire… pas sûre que la couverture soit hyper vendeuse en effet …

  12. Clairement pas, et c’est bien dommage apparemment !

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