Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Les sirènes de Emilia Hart

« Les sirènes » est un chant venu des profondeurs que seules les femmes peuvent entendre, car ce roman raconte précisément des histoires de femmes. À la frontière du réalisme magique, et du roman contemporain, Emilia Hart propose ici un texte hypnotique. C’est un récit qui fait la part belle à la transmission, à l’héritage, aux souffrances endurées et à la résilience. Il y est également question de réparation sous des formes très différentes. L’océan y a une place essentielle, il entre dans le corps de ces femmes comme une métaphore. Ici s’ouvrent les abysses de la mémoire féminine.

Trois voix de femmes peuplent « Les sirènes » : Mary en 1800, Jess en 1999, Lucy en 2019. Leurs récits s’entrelacent à travers leurs vécus personnels dont les chants se transmettent à travers les ans. Flirtant avec la mythologie, le roman est construit par couches temporelles et émotionnelles. Mary, Jess et Lucy tentent de comprendre, de fuir ou d’embrasser leur passé qui résiste à l’oubli. Qu’ont-elles réellement à se transmettre ?

Roman choral, « Les sirènes » alterne les voix et demande un peu d’implication au lecteur, surtout au commencement. Juste le temps d’apprivoiser les personnages et de les situer dans l’espace. Ensuite, l’histoire se construit par fragments, à l’image de vagues qui viennent frapper le récit, et particulièrement les souvenirs de chacune. Ce choix de narration met rapidement en lumière la possibilité d’une filiation, même s’il est relativement concevable de savoir laquelle, et, quand bien même Mary a vécu à une époque très éloignée. Elles portent toutes les trois un même sceau qui grave dans leurs esprits et leurs chairs une transmission de silences, des douleurs secrètes et des métamorphoses étranges.

Ainsi, Mary, cette jeune Irlandaise embarquée de force sur un bateau, ouvre le récit. Des mois et des mois passés dans le fond d’une cale avec sa sœur leur permettent de développer une langue invisible avec l’océan. Cette communication silencieuse leur offre à la fois une protection, mais aussi une transformation. Curieusement, cette langue des choses cachées a été léguée à Jess. Pourquoi ? C’est sa sœur, Lucy, qui, en 2019, tentera de reconstituer ce puzzle en regroupant indices et traces trouvées dans la maison de la falaise où vit sa sœur. La construction polyphonique dans « Les sirènes » est au service de la mémoire, des blessures physiques et psychologiques, du sentiment d’injustice, et des révoltes qui grondent. Et pourquoi pas de vengeances potentielles ?

« Les sirènes » flirte avec l’image mythologique de ces créatures marines tout en élevant au rang de symbole la puissance féminine. Ces femmes « en transformation » sont de véritables allégories, et Emilia Hart transforme le roman en récit d’émancipation. Ainsi, la peau qui s’ouvre, les ouïes qui apparaissent, les mains palmées appartiennent autant au domaine de la poésie que de la survie, face à un monde où les hommes maltraitent les femmes. Ces victimes découvrent alors une force insoupçonnée et une véritable sororité. Les changements physiques peuvent être interprétés comme une réponse à la brutalité masculine. C’est pourquoi l’océan devient alors langage.

Tout le roman est traversé par les non-dits, et c’est d’ailleurs particulièrement intéressant de constater qu’au cœur de cette agitation, c’est le silence qui domine. Toutes les femmes présentes dans « Les sirènes » taisent la violence dont elles ont été l’objet. Cela est vrai dans le présent pour Jess et Lucy, mais aussi dans le passé avec Mary et Eliza. C’est la mémoire qui lie ces femmes, en ressurgissent à travers les générations : une mémoire cellulaire, voire héréditaire traverse les époques. Et l’océan en est le gardien.

La langue utilisée par Emilia Hart livre ici toute sa puissance émotionnelle. Charnelle et sensorielle, l’écriture renvoie à des images marines issues de l’imaginaire collectif. La capacité du lecteur à sentir l’eau, l’humidité des grottes, le sel sur la peau vient de l’emploi de tout le champ lexical marin. L’écrivaine excelle dans les descriptions de la nature ou du corps humain tout en insufflant ce souffle romanesque presque fantastique au récit. Elle parvient également à dire avec force le corps qui souffre et qui résiste, et la mémoire qui revient par bribes.

« Les sirènes » est parvenu à me captiver, même si, je dois l’avouer, le début du roman est assez lent. J’ai navigué entre la version papier et la version audio, et je pense que ce choix était judicieux. La voix de Florine Orphelin était parfaite pour raconter cette histoire de femmes attirées par les profondeurs. La narration en trois temps demande un temps d’adaptation et un peu de concentration, mais il est facile de suivre l’histoire dès lors qu’on a les époques en tête. 

J’ai particulièrement aimé le mélange des genres. Si « Les sirènes » peut sembler construit comme un polar, il apparait assez vite qu’il surfe plutôt sur une tension psychologique permanente. Les personnages sont bien brossés et attachants, et, même si j’ai assez rapidement vu le lien qui unissait certaines femmes, ma lecture n’a pas été gâchée dans la mesure où l’essentiel est ailleurs. Il faut savoir savourer cette atmosphère magique. 

De quoi hérite-t-on sans le vouloir ? « Les sirènes » décortique également les relations mères-filles, en sus de la transmission générationnelle des traumatismes. La capacité des femmes à se relever et à tout affronter sont mises en lumière par Emilia Hart, qui, sous le prisme de la fiction, loue la force et la sororité. Pour ce qui est de la force, je ne peux qu’approuver. Pour ce qui est de la sororité dans la vraie vie, je suis plus pessimiste. Heureusement qu’il reste des romans pour nous donner l’illusion que de telles alliances pourraient exister. Une chose est sûre : quelles que soient les époques, les femmes refusent de se noyer…

Traduction : Alice Delarbre

Titre original : The Sirens

Editeur : Les Escales

Sortie : 10 avril 2025

374 pages, 23 euros

Disponible chez Lizzie, lu par Florine Orphelin et Benjamin Jungers, 11h11 d’écoute

Découvrez aussi : Les Bien-aimés, Ann Napolitano.

D’autres avis sur le roman – Babelio –

4 réflexions sur “Les sirènes, Emilia Hart.

  1. Yvan dit :

    Un homme peut le lire quand même ? 😉
    Vive le mélange des genres !

  2. Aude Bouquine dit :

    Oui, mélange romanesque, réalisme magique, thématiques de société.

  3. laplumedelulu dit :

    Une chronique qui ne prend pas l’eau. Merci à toi pour le partage 🙏 😘

  4. Chronique passionnante, comme toujours. Tu sais qu’il est dans ma PAL depuis un moment, mais voilà, je n’ai toujours pas trouvé le temps. Je pense que je le lirai lors du prochain PAC.

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