Il existe des livres qu’on lit pour sentir monter l’adrénaline, d’autres que l’on dévore avec les tripes. Puis il y a « À retardement » qu’on lit avec les deux. Franck Thilliez nous a concocté un thriller psychologique aux petits oignons où les vers sont loin d’être poétiques.
Le roman s’enfonce dans un dédale psychologique où les méandres des maladies psychiatriques sont déterrés, où la douleur humaine est à son apogée et où la justice se retrouve au cœur de tous les débats. Peut-on accorder son pardon à celui qui a tué, surtout quand il ne savait pas ce qu’il faisait ? L’article 122-1 du Code pénal dit « N’est pas pénalement responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes. »
« À retardement » s’ouvre dans une UMD, un établissement psychiatrique ultra sécurisé dans lequel travaille Éléonore Hourdel, une psychiatre aguerrie dans toutes les maladies mentales lourdes, bien souvent responsables de gestes criminels. Un soir de réveillon, Éléonore est agressée chez elle par Mickaël Hallis. Celui-ci a perdu sa femme et son fils un an plus tôt, sauvagement assassinés par un schizophrène en plein épisode de bouffée délirante. Éléonore avait alors signé l’expertise concluant ainsi à l’irresponsabilité du tueur et ce père de famille ne l’a pas supporté. Armé, il finit par retourner son pistolet contre lui. La psychiatre ne sera plus jamais la même après ce face-à-face traumatisant.
Parallèlement, « À retardement » suit également une nouvelle enquête du Commandant Sharko, en Seine–Saint-Denis, où il découvre avec son équipe un quinquagénaire sauvagement assassiné dans son lit. C’est déjà la quatorzième enquête de Sharko et j’aime toujours autant ce personnage, même s’il s’efface un peu dans ce tome au détriment de Nicolas Bellanger ou d’Éléonore. La densité et la complexité des protagonistes imaginés par l’auteur restent l’une de ses grandes forces, mais si vous le lisez, vous le savez déjà.
Dans « À retardement », Franck Thilliez ficèle deux intrigues complémentaires, comme il sait si bien le faire. D’une part, celle d’Éléonore, traumatisée, mais toujours en poste dans un univers psychiatrique. D’autre part, celle de Sharko, confronté à une disparition inquiétante, puis à un cadavre. Évidemment, le lien entre les deux affaires ne tarde pas à s’établir et le puzzle qui prend forme est à la fois effrayant et magistral.
J’ai beau avoir lu beaucoup de thrillers/polars, Franck Thilliez reste pour moi le « Boss ». Autant sur la forme que sur le fond, il ne déçoit jamais. Certes, ses intrigues sont tirées au cordeau, mais il ne faudrait pas oublier sa rigueur sur la façon dont il traite ses sujets. Ici, il n’y a jamais de place pour l’amateurisme, les incohérences, les personnages caricaturaux, ou les révélations finales tirées par les cheveux.
« À retardement » est un modèle d’équilibre parfait entre fond et forme, et entre suspense et réflexions de fond. Franck Thilliez est impressionnant par la rigueur avec laquelle il traite ses sujets (voir postface). En se servant de l’intrigue, il décortique toujours des thématiques de société. Ici, il traite la responsabilité, la folie, les soins hospitaliers, la criminologie psychiatrique, le « monstre » humain.
Le roman est truffé d’informations et de documentations jusque dans les moindres détails : fonctionnement d’une UMD, procédures, langage psychiatrique, effets des médicaments, notamment ceux qui concernent les neuroleptiques, etc. Mais ce que je trouve très fort chez cet auteur c’est que s’il donne beaucoup de détails informatifs, il ne le fait jamais au détriment de l’émotion. « À retardement » n’est pas un exposé de connaissances, ce sont les connaissances qui servent l’intrigue. Cela fait une différence colossale !
« À retardement » s’appuie sur un fait juridique bien réel en France : celui de l’irresponsabilité pénale au centre de tous les débats enflammés et de polémiques incessantes. Une personne qui commet un crime doit être en pleine possession de ses moyens pour passer par la case prison. Quid de celle qui a un trouble mental ayant annihilé son discernement ? Direction l’hôpital psychiatrique, sans garde à vue, sans procès, pour une durée déterminée jusqu’à ce qu’une commission médicale décide de sa sortie pour guérison.
Sans manichéisme, Franck Thilliez interroge cet article du Code pénal. Car, « À retardement » met l’accent sur les tensions bien réelles entre justice et psychiatrie. Comment la société gère-t-elle des criminels qui n’étaient pas en pleine possession de leurs moyens lors de leurs actes ? L’éthique médicale doit-elle prévaloir sur la justice ? La réponse de l’auteur n’est jamais simpliste et invite à la réflexion en décortiquant toutes les facettes de cette question. L’irresponsabilité n’est pas synonyme d’impunité, et l’internement forcé est parfois bien pire que la détention. En sus, les victimes ne sont pas oubliées puisque l’écrivain leur donne aussi la parole, ce qui est, à mon sens, essentiel.
Ainsi, « À retardement » s’inscrit dans un contexte social et politique brûlant et reste profondément ancré dans l’actualité. Il m’a semblé déceler des allusions à affaires récentes, très médiatisées, où l’opinion publique s’est soulevée contre les décisions de justice, notamment dans les cas de féminicides. Doit-on, par exemple, mettre sur un pied un projet de loi visant à exclure l’irresponsabilité pénale dans les affaires criminelles où il y a eu consommation de stupéfiants ? Il ne faut pas oublier que certaines décisions de justice impactent fortement le personnel soignant et les médecins de ces établissements qui doivent trancher sur une potentielle libération.
Le « style Thilliez » se caractérise par une construction millimétrée où rien n’est laissé au hasard. Chaque chapitre augmente d’un cran la tension que subit le lecteur, embarqué graduellement vers une pression émotionnelle de plus en plus intense. On passe d’une scène de crime aux couloirs suffocants d’une UMD, d’une autopsie épouvantable à une session de psychiatrie. Jamais d’ennui dans les romans de Franck Thilliez, on est même, au contraire, dans une tension permanente. Le final est à la hauteur des attentes : intense, dérangeant et à couper le souffle. Si vous avez des troubles anxieux obsessionnels, vous allez être servis ! Pour la petite histoire, j’ai lu « À retardement » quelques jours avant de subir une petite visite de courtoisie de mes profondeurs intestinales, et j’ai cru défaillir plusieurs fois à la mention de certains passages !
En terminant « À retardement », je me suis tout de même questionnée sur la folie et les tueurs fous. (de récents exemples dans l’actualité nous prouvent que la question mérite toujours et encore d’être posée.) Est-ce notre société qui fabrique ces monstres ? Certains, frappés par une douleur inextinguible, se transforment en justiciers quand la société reste silencieuse à leur souffrance ou se terre dans une forme d’aveuglement. Notre rapport à la violence, à la folie, à la vengeance est basé sur un mode purement émotionnel. Franck Thilliez interroge le prix à payer pour continuer à croire en la justice quand tout pousse ses détracteurs à se faire justice eux-mêmes. À méditer…
« À retardement » est un excellent cru de la saga Sharko que je vous recommande chaudement.
Editeur : Fleuve éditions
Date de sortie : 2 mai 2025
456 pages, 22,90 euros
Lu par Jean-Marc Coudert pour la version Lizzie – 11h44 d’écoute.
D’autres avis sur le roman – Babelio –
Précédent roman des aventures de Sharko, LA FAILLE, Franck Thilliez
A paraître en poche le 2 mai 2025, Norferville, Franck Thilliez
Dans ma PAL…
« Où les vers sont loin d’être poétiques » : ahahah j’adore ! Du grand art cette chronique
Dans ma PAL
Une recension qui donne envie de dévorer ce thriller!
Très très bon cru !
Merci ☺️
Il fallait que je la fasse celle là 😂
Bonne lecture 📖
Chaque fois que je lis Frankie, il y a une canicule 😁 Merci pour la chronique qui dépote 🙏😘
Merci Aude 😉😊😘
Un roman que je lirai à retardement, vu la hauteur de ma PAL urgente 😆
J’ai commencé la série Sharko il y a peu, et je mets un point d’honneur à les lire dans l’ordre, mais c’est vrai qu’à chaque tome (j’en ai lu trois), je me fais la réflexion que Thilliez est vraiment super fort. Quand tu te lances dans un de ses romans, t’as une confiance absolue, je ne sais pas comment expliquer ce que je veux dire. Tu sais qu’il n’y aura pas de fausse note. Au fait, tu as raison, c’est bien le tome 14. Il faut que je rectifie mon article.
Pour moi il reste le boss, et comme tu le dis très bien, tout est au carré. Et, à aucun moment, il ne se repose sur ses lauriers.
Mon gros gros traumatisme de ce bouquin 😱 ! Sinon, quelle chronique ! Tu as tellement raison sur tout !
Merci ☺️
A retardement : un livre fascinant, surprenant et qui m’a permis de mieux cerner et comprendre la maladie mentale. Merci M Thilliez, vous êtes mon auteur préféré