Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Un nouvel été de Amélie Baumann

Certaines lectures sont comme des baumes qu’on vient appliquer sur des plaies et viennent vous cueillir à un moment où vous en avez besoin. C’est le cas dans « Un nouvel été », le premier roman que je lis d’Amélie Baumann. Comme vous le savez maintenant, j’aime les histoires de famille, celles qui font la part belle à l’amitié et à des valeurs auxquelles je crois profondément. Ce texte vient réveiller un passé laissé en sommeil : une maison délaissée, des souvenirs enterrés et des amitiés laissées en suspens. 

Chloé, 16 ans, embarque sa mère Alice sur les terres de son enfance, situées sur la côte basque, au prétexte de fêter dignement ses quarante ans. En creux, elle a une autre idée qui se dessine, bien loin de l’escapade familiale. Alice a fui le village de son enfance dans le Béarn après une tragédie. Elle n’y a jamais remis les pieds et ne s’est jamais confiée sur les origines du drame. Dans son échappée, elle a également abandonné ses trois meilleures amies sans leur donner la moindre nouvelle toutes ces années. Chloé veut faire revivre à sa mère « Un nouvel été », semblable à ceux de ses jeunes années, elle qui, chaque 14 juillet, fêtait son anniversaire avec Cassiopée, Dalia et Bénédicte.

« Un nouvel été » s’engouffre dans la faille du passé et navigue dans une double temporalité. D’abord, le présent avec le retour sur place, la relation mère-fille et les retrouvailles du quatuor. Ensuite, le passé, les relations entre Alice et ses parents, entre Alice et ses amies. La bande des quatre adolescentes était soudée, rassemblée par une complicité à toute épreuve, de ces amitiés qui durent toute une vie. Si vous avez dépassé la quarantaine, ces scènes-là devraient vous rappeler d’heureux souvenirs. En tout cas, j’ai revécu des instants de mon adolescence et, franchement, qu’est ce que ça m’a fait du bien !

Jusqu’au drame. Chacun a sa croix à porter sur les chemins de son enfance ou ses jeunes années, mais le traumatisme subi par Alice est une déflagration, car les causes sont restées très longtemps dissimulées. Elle va les découvrir petit à petit dans le présent grâce à sa fille et à ses amies. Les révélations sont terribles et, même si ce n’est pas là le coeur du roman, j’ai ressenti énormément d’empathie pour cette femme qui a eu la sensation d’avoir été protégée dans sa sphère familiale, mais à qui l’on a finalement menti. 

Ainsi, la double temporalité d’« Un nouvel été » devient structurelle. Le passé n’est jamais vraiment derrière nous et nous en portons les stigmates tout au long de notre existence. Certains peuvent les ignorer, d’autres les affronter, mais il est impossible de s’en défaire tout à fait. 

Amélie Baumann a une façon toute personnelle de travailler les liens. Il y a d’abord la relation mère-fille, fusionnelle, tendre, mais totalement inversée durant cette période estivale. La mère c’est Chloé, celle qui pousse, encourage, accompagne et console, celle qui a la maturité nécessaire pour pousser Alice à dépasser le passé pour faire la paix avec son avenir. D’un naturel touchant, sans entrer dans la posture de l’adulte, cette jeune fille ayant grandi auprès d’une mère aux multiples blessures possède une psychologie surprenante pour son âge. Panser pour avancer est son credo. 

Puis, il y a les liens avec les « Albécada », Alice, Bénédicte, Cassiopée et Dalia, les inséparables. Le portrait de chacune est dressé avec nuance, sans utiliser d’archétypes, même si certains traits de caractère émergent. Bénédicte est solide, Cassiopée solaire, Dalia réservée. Toutes sont touchantes et enrichissent cette relation unique qui les unit. Si leurs retrouvailles sont maladroites et embarrassées, elles n’en sont pas moins chargées d’émotions et de tendresse. 

« Un nouvel été » tire son épingle du jeu en évitant l’écueil du cliché et du pathos. Amélie Baumann a choisi la pudeur, et une forme de lenteur dans les rapprochements. Au début, rien ne laisse présager le drame qui s‘est déroulé en ces lieux, à part l’angoisse profonde d’Alice qui reste inexpliquée. La tragédie est d’abord effleurée, à peine suggérée, et, quand elle surgit au fil des pages, elle cueille le lecteur par sa justesse. L’autrice sait donner un certain relief aux émotions, préfère des regards, gestes ou silences éloquents plutôt que d’utiliser de grands discours pompeux. Elle aime ses personnages, et en prend soin avant de nous les confier. Un lien invisible se crée entre elle et nous, lecteurs, pour mettre la lumière sur chacun et retourner sur les traces du passé.

Dans ce roman, on trouve un mélange entre l’intime et l’universel, car l’histoire personnelle d’Alice pourrait être la mienne ou la vôtre. Les blessures enfouies, le questionnement sur le pardon, la capacité à guérir et à renaître sont des thématiques universelles. Il n’est jamais trop tard pour aller fouiller le passé ou pour essayer de se réparer. « Un nouvel été » est toujours possible après un hiver silencieux. 

Si cette lecture est réconfortante, elle n’est pas nécessairement « feel good », terme qui m’apparaît très galvaudé par les temps qui courent. D’autres autrices très lues tombent dans cette escarcelle alors qu’elles abordent également le deuil, la culpabilité, l’abandon, les faux semblants, les blessures intimes. Il s’agit simplement de ne pas en faire trop pour ne pas alourdir le propos. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de messages à délivrer. J’en suis sortie émue, tant la quête d’Alice, le lien avec sa fille ou avec ses amis m’a troublée. 

« Un nouvel été » est un roman qui décortique les liens entre femmes, entre générations, avec le passé. C’est aussi un roman de passage, ce moment clé où tout bascule. L’adolescente devient femme et Alice profite de son passage vers la quarantaine pour faire le grand ménage. Le temps est un métier à tisser où une somme d’expériences façonne notre identité. Rien ne s’efface vraiment, mais tout peut être transformé. Une histoire touchante d’une belle sincérité.

Editeur : Calmann-Lévy

Date de sortie : 2 avril 2025

304 pages, 19,90 euros

D’autre avis sur le roman – Babelio –

Découvrez aussi : Les Morsures du Silence, Johana Gustawsson.

4 réflexions sur “Un nouvel été, Amélie Baumann.

  1. laplumedelulu dit :

    Jolie chronique une fois de plus. Merci à toi 🙏 🥰

  2. C’est le genre de lecture que j’aime faire en cette saison !

  3. Aude Bouquine dit :

    Oui c’est très doux ♥️

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