Venez, Delphine Bertholon vous emmène faire une fugue dans les cimes. Si « La Baronne perchée » est un clin d’oeil assumé au roman d’Italo Calvino, il possède incontestablement sa propre identité. Voir les choses d’en haut et les regarder sous un prisme différent, permet souvent de prendre du recul sur soi-même, mais aussi sur les autres. C’est un peu le pari de Billie, 13 ans, qui décide un jour de quitter la terre ferme de la cabane de pêcheur où elle vit avec son père, pour aller flirter avec les étoiles, écouter les mélopées de la nature au cœur de ses pensées cacophoniques. Une « Lady sings the Blues* » en quelque sorte.
C’est bien un roman qui lui a donné cette idée saugrenue, mais elle a un projet derrière la tête en pliant bagage. C’est un parc d’accrobranche laissé à l’abandon qu’elle choisit pour y élire domicile, dans une cabane perchée au milieu de la forêt. « La Baronne (ainsi) perchée » manifeste un mal-être bien plus profond que celui de la seule adolescence. Par ce geste, elle s’affirme et se rebelle, et cherche à attirer l’attention de son père Léo.
Père en errance, brisé par la mort de sa femme, Léo n’est plus que l’ombre de lui-même depuis longtemps déjà. Salarié dans une usine de sardines, il traîne sa lassitude et son dégoût de l’existence entre son lieu de travail et le bar du coin. Une chose est sûre : il n’est pas en mesure de prendre son rôle de parent au sérieux. Billie a grandi comme elle a pu. Quand découvrira-t-il l’absence de sa fille et les raisons de son départ ?
Voici deux personnages qui ne savent pas comment s’aimer… et encore moins comment se le dire. Entre amour profond et tensions permanentes, le père et la fille peinent à instaurer un espace de communication. Le premier botte en touche en noyant son mal-être dans l’alcool et l’isolement, la seconde tente des approches d’apprivoisement en laissant des plats préparés ou des petits mots. Ils se croisent à peine, s’évitent, et tentent de survivre chacun dans son coin. Devenir « La Baronne perchée » sonne comme l’opération de la dernière chance pour Billie : « God bless the child* » : son absence forcera son père à reconnaître son existence et à lui parler, enfin ! Il est grand temps de briser le cercle des non-dits.
« In my solitude », Billie réfléchit, s’adapte à son nouvel environnement, trie ses déchets, mais attend surtout que le père providentiel vienne la chercher. Il ne fait aucun doute que l’amour est présent, mais il reste souterrain. Dans ces portraits loin d’une version idéalisée, Delphine Bertholon cherche à faire émerger la tendresse et l’émotion pour enfin bouleverser les trajectoires. Dans chaque famille et quels que sont les liens, il n’est pas toujours aisé de se dire je t’aime. Mais, « What a little Moonlight can do* », c’est de donner vie à un décor pour instiller, durant cette parenthèse suspendue, la volonté d’un changement.
« La Baronne perchée » valse entre un conte féérique à la symphonie lyrique et la vie réelle dominée par des regards acérés sur le monde. Ainsi, la beauté fragile des liens, les bruissements des feuillages, les inquiétudes et les odeurs d’océan se mélangent. À l’instar de ces beautés fragiles, le lecteur ému, sourit de l’humour mordant de Billie, et s’inquiète des tiraillements intimes de Léo. Comme sur un pont de singe d’un parc accrobranche, le fragile équilibre des émotions humaines fait tanguer le coeur du lecteur. L’écriture sensorielle de l’écrivaine le charrie de lieux bien réels aux pensées les plus confidentielles. Et vous ? Comment gérez-vous votre relation avec vos enfants ? Leur avez-vous tout dit ?
Lorsque tout nous étouffe et nous oppresse, pourquoi ne pas créer un monde à notre mesure où l’on peut penser, respirer et exister ? Quand l’absence ou l’indifférence deviennent trop présentes, pourquoi ne pas tenter une nouvelle approche ? Dans « La Baronne perchée », il n’y a pas de jugement, et c’est sans doute ce qui le rend si touchant. Chacun fait ce qu’il peut avec ce qu’il a, dans un monde qui fait si peu de cadeaux. « I can’t give you anything but love*. »
C’est souvent dans le passé que le présent épineux prend sa source : secrets de famille, non-dits, poids des origines, blessures qui peinent à cicatriser. Quand ce passé vient fracasser les vagues du présent, « La Baronne perchée » manque tomber de son arbre. Un excellent moyen de réunir « Body and Soul* »…
Avec « La Baronne perchée », Delphine Bertholon signe un roman d’une belle intensité, profondément humain, où chaque personnage porte en lui ses propres fêlures. Il nous rappelle aussi combien la littérature peut être un refuge, une manière de donner du sens à l’invisible, de transcender la souffrance en harmonie. Nous sommes tous des « Riders on the Storm », qui tentent de se faire une place dans un monde qui, souvent, nous éjecte.
Clins d’oeil :
*titres de chansons de Billie Holiday
« Riders one the storm » : les Doors
Sortie : 6 février 2025
Editeur : Buchet Chastel
240 pages, 20,50 euros
Et voilà, j’ai la musique des Doors dans la tête et ça fait un bail que je ne les avais pas écoutés !😁 Sinon, ce roman me tente vraiment beaucoup, mais décidément, en ce moment, beaucoup de lectures me tentent et ça me perturbe car je ne sais plus par laquelle commencer.
Il me reste quelques romans à découvrir de cette auteure mais cœur naufrage est magnifique ♥️. Celui ci est un peu différent mais tout en émotion.
Sympa d’avoir mis des titres de chansons dans ton texte ❤️ merci à toi pour la chronique 🙏 😘