Dans son nouveau roman « Impardonnable », Mathieu Menegaux nous interroge sur une thématique universelle et pourtant terriblement intime : le pardon.
« Impardonnable » s’ouvre sur deux existences bouleversées. Anna a perdu sa fille Lucie, renversée par un chauffard qui a pris la fuite. Sa vie s’est figée dans une boucle d’accès de colère et de désirs de vengeance. Paul, quant à lui, porte le poids de sa culpabilité après avoir tué un jeune homme en scooter en revenant d’une soirée. La fuite qui suit l’accident ne le protège pas longtemps. Il se retrouve rapidement derrière les barreaux, contraint de faire face à son acte.
Ces deux voix, celle d’une mère endeuillée et celle d’un homme brisé par ses actes, brossent un tableau saisissant des conséquences à la fois intimes et sociétales que provoque un drame routier. Ou peut-être devrais-je dire d’un « homicide involontaire par conducteur d’un véhicule terrestre à moteur commis avec circonstance aggravante » qui est la formulation légale.
Comme souvent, Mathieu Menegaux nous attribue un rôle de témoin. Il nous appartient d’écouter les émotions à vif de ses protagonistes et d’éprouver leurs blessures rationnelles, morales et émotionnelles. En alternance, Anna, puis Paul s’expriment. En alternance, nos émotions tambourinent à la porte de notre raison. Faudra-t-il choisir un camp ? Serons-nous en mesure d’éprouver de la compassion pour la victime ET pour le délinquant de la route ?
Mathieu Menegaux évite les jugements tranchés. Son style, à la fois précis et empreint de justesse, nous pousse à regarder au-delà des apparences. Paul n’est pas décrit comme un monstre, mais comme un homme dont une erreur fatale a bouleversé la vie et celle de nombreux autres. « Nous attendions des monstres, et nous avons vu arriver des hommes (…) » Anna, quant à elle, ne se limite pas à la seule figure d’une victime. Sa colère, sa peine et son désir de justice sont dépeints avec une profondeur qui touche au cœur. « Le procès, c’est toujours la grande désillusion pour les parties civiles. »
Le talent de l’auteur réside dans sa capacité à équilibrer « Impardonnable » entre introspection personnelle et critique de la société en général, et de la justice en particulier. En mettant l’accent sur les failles du système judiciaire et carcéral français, il propose un réquisitoire mesuré, mais implacable.
« La justice de son pays estime que la circulation automobile est vitale au point de tolérer quelques écarts et de ne les sanctionner que marginalement, le législateur estimant que chacun peut avoir ses moments de faiblesse. L’avocat songe que c’est le même phénomène pour les féminicides. Après tout, les hommes sont violents, depuis toujours. Alors oui, des femmes tombent sous les coups de leur mari ou de leur ex, c’est dans l’ordre des choses. L’État ne se mobilise pas vraiment. L’opinion ne se scandalise ni suffisamment, ni suffisamment longtemps. Et la litanie des morts continue, dans les foyers comme sur les routes. »
Les délais interminables, les peines perçues comme symboliques, la sensation pour les familles que leur douleur est reléguée au second plan… tous ces éléments s’inscrivent dans une réflexion plus large sur la justice et son incapacité à réparer les âmes brisées.
Le tournant du récit survient lorsque Paul et Anna se voient proposer un échange dans le cadre d’une expérience de justice restaurative. Cette approche, qui repose sur une conversation directe entre victime et responsable, invite à reconsidérer le rôle du pardon. Il existe plusieurs formes de justice restaurative, mais Paul et Anna choisissent le face-à-face. Vous avez peut-être vu le film « Je verrai toujours vos visages » qui traite précisément de ce sujet. C’est la première fois que j’entendais parler du sujet. Et pourtant… une loi a bien été votée en 2014. « Tout le sujet (…) c’est de dissocier qui vous êtes de ce que vous avez fait, des actes qui vous ont conduit ici. »
La question, « Peut-on pardonner l’Impardonnable ? », hante le roman. Que va apporter cet entretien quand la justice elle-même n’est pas parvenue ni à soulager Anna ni à condamner Paul de la bonne façon ? (j’entends par là, « contribuer à réparer, au lieu d’être bêtement puni »)
Mathieu Menegaux s’appuie sur des réalités contemporaines pour nourrir ses réflexions autour d’« Impardonnable », offrant ainsi une dimension presque documentaire à son récit. La mise en abîme entre les réponses frustrantes de la justice et les débats autour de la pertinence de la justice restaurative trouve ici un écho vibrant à l’utilité de la peine. Peut-on vraiment écouter celui qui nous a fait du mal ? Et pour celui qui a causé l’irréparable, y a-t-il une rédemption possible ?
Peut-on entendre, dénouer l’ » impardonnable » ? Anna doit affronter celui qu’elle considère comme le symbole de sa souffrance. Paul, lui, espère que cet échange pourra apaiser son âme tourmentée. Ce moment de confrontation figure parmi les plus bouleversants du roman, car s’écouter c’est aussi apporter la preuve que toute humanité n’a pas totalement disparu. L’écriture tendue de l’écrivain excelle à retranscrire la peur, la haine, mais aussi la lueur d’espoir, le pardon, l’écoute qui naissent tout au long du chemin.
Loin de tout manichéisme, « Impardonnable » met en lumière les zones grises de l’âme humaine et force le lecteur à écouter deux versions d’une même histoire. Ce n’est pas chose facile. Nous avons tous suivi les histoires du célèbre cuisinier qui perd son fils, de l’humoriste qui cause un accident mortel, et de cas identiques dans nos sphères personnelles où les accidents de la route suscitent un émoi fort. La révolte, l’opinion tranchée, la volonté de punir sont des réactions humaines. L’écoute, le pardon, et parfois la compassion, aussi. Comme le lecteur, Anna et Paul, loin d’être figés dans leur existence, évoluent au fil du récit. Les ressentis s’affinent, et des réponses trouvent un chemin.
Au-delà des trajectoires individuelles, « Impardonnable » interroge les lacunes de notre système judiciaire. La lenteur des procédures, le manque d’écoute envers les victimes et leurs frustrations, l’état du système carcéral sont autant de sujets que Mathieu Menegaux est désireux d’aborder.
« La vraie question, celle que personne ne voulait entendre, c’est qu’est-ce que je fais en prison ? C’est absurde. Un non-sens. Je n’y apprends rien, on n’y corrige rien, et on ne protège personne, parce que je ne crois pas représenter un quelconque danger pour la société. Est-ce qu’il n’aurait pas mieux valu me condamner à une énorme amende, à une contribution à la sécurité routière, ou alors me forcer à travailler dans un service d’urgences, dans une unité de rééducation post-traumatique, je ne sais pas, quelque part où j’aurais eu l’impression de contribuer à réparer, au lieu d’être bêtement puni, isolé entre quatre murs, à coûter de l’argent à l’État ? »
À travers Paul, il questionne l’utilité de la prison comme outil de réhabilitation. Est-elle seulement une sanction, ou peut-elle devenir un espace de réflexion et de transformation ? À travers le parcours d’Anna, il met en évidence le vide laissé par une justice qui ne répond pas aux attentes émotionnelles et morales des victimes.
« Impardonnable » a suscité bien des questionnements… et à même était l’objet d’âpres discussions familiales. Je dois avouer qu’au début du roman, j’avais des idées bien arrêtées sur le sujet. Comme pour les affaires de femmes battues par leurs conjoints, il m’apparaissait très clairement que les peines rendues par la justice n’étaient jamais à la hauteur du préjudice et de la souffrance endurés. J’ai souvent comparé les décisions de justice française, à celles données aux États-Unis, qui, pour le coup, peuvent être totalement disproportionnées. La notion de « réparation » par une peine de prison lourde fait partie de notre ADN. La faculté d’écouter, de comprendre, et d’entrevoir que l’on peut séparer l’acte de la personne qui l’a commis, l’est également. « Ce ne sont pas des monstres. Ce sont des hommes, qui ont commis des actes monstrueux. Et c’est très différent. »
Alors, il est vrai que je n’ai pas eu à me positionner sur ce sujet à titre personnel. Je n’ai perdu aucun proche dans des circonstances similaires. Pourtant, je suis parvenue à comprendre les argumentations et les émotions des deux parties. L’aversion que je ressentais pour Paul, au début du roman, a laissé place à plus de compassion alors que ce que j’ai ressenti pour la peine d’Anna est demeuré identique.
Sans doute est-ce là, la volonté première d’« Impardonnable »… Décrire avec toutes les nuances de gris possibles, les deux visions d’une même pièce. En ce sens, Mathieu Menegaux a parfaitement rempli sa mission. Les personnages, écorchés vifs, restent profondément humains, malgré l’ambivalence de leurs situations. La complexité qui en découle, autant axée sur une analyse froide que sur une explosion des émotions, remue l’esprit et le cœur. Je ne peux savoir comment je réagirais face au drame que vit Anna, je ne peux imaginer la culpabilité que je ressentirais si j’étais responsable d’un accident de la route, ayant entraîné la mort. Mais je pense, sincèrement, que de tels romans ont au moins la volonté de nous faire réfléchir et de nous faire mesurer l’ampleur des cataclysmes qui viennent frapper des vies.
Face à l’« impardonnable », sommes-nous capables de pardon ? Toute la question demeure là, et chacun tentera d’y apporter une réponse. Je ne peux que vous recommander de faire face à cet insoutenable cas de conscience.
Sortie : 8 janvier
Éditeur : Grasset
234 pages, 20 euros
Bande annonce de « Je verrai toujours vos visages »
Découvrez aussi : EST-CE AINSI QUE LES HOMMES JUGENT, Mathieu Menegaux – Grasset, sortie 2 mai 2018
Merci pour ce passage de témoin
J’ai vécu cela dans mon entourage proche, il aurait 21 ans. Personne n’en n’est ressorti la tête haute. Tout a éclaté et ça continue de me hanter.
Merci à toi pour la chronique 🙏 😘
Un roman qui m’intéresse énormément, notamment pour les thématiques qu’il aborde (je pourrais parler des heures de ce genre de sujet).
C’est un thème qui me terrifie…
Et c’est terrifiant !!!
Bonjour, je vous laisse un commentaire même si je n’ai pas encore lu ce livre, mais pour vus remercier de m’avoir fait découvrir cet auteur. J’ai commencé par « Je me suis tue « , et je viens de prendre une claque. Celle qui dit que ce roman va rester pour toujours gravé en moi. J’ai hâte de découvrir les autres ouvrages de l’auteur. Dans un univers où tout n’est jamais ni vraiment noir, ni vraiment blanc, ni même gris d’ailleurs.
Je vous en prie ! Je suis très contente qu’il vous plaise. On ne pose toujours mille questions avec lui 😉