Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Les enfants loups de Vera Buck Bilan lecture août 2024

« Les enfants loups » de Vera Buck est un roman qui nous transporte dans une région isolée d’Europe où les communautés humaines et la nature sauvage coexistent dans une tension constante. Jakobsleiter est un petit hameau reculé, presque coupé du monde, perdu au sommet des montagnes. Ce lieu isolé abrite une communauté étrange, vivant sous la coupe de croyances rigides et d’un pasteur autoritaire nommé Isaiah. Cette confrérie a choisi de fuir la modernité, refusant tout contact avec le monde extérieur. À Jakobsleiter, le temps semble s’être arrêté, et les habitants vivent sans électricité ni eau courante, convaincus que la ville et ses tentations sont la source du mal. Chacun y joue un rôle bien défini sous la houlette du gourou, et personne ne franchit la ligne qui la sépare du village d’Almenen, situé au cœur de la vallée. Les seules exceptions sont pour Jesse et Rebekka, deux adolescents, qui s’y rendent fréquemment pour aller à l’école ou rapporter les provisions nécessaires à la survie de leur groupe.

Rebekka, elle, rêve d’évasion. Elle ne tolère plus sa vie cloisonnée, sans perspective, et cherche désespérément un moyen de quitter les lieux. Ses rêves d’ailleurs se heurtent à la réalité brutale du hameau, où toute tentative de fuite est sévèrement réprimée. Mais un jour, Rebekka disparaît. Son absence brutale rappelle une série d’étranges disparitions de femmes qui ont eu lieu des années auparavant, sans que personne ne les ait jamais élucidées. 

C’est là qu’entre en scène Smilla, une jeune journaliste déterminée à découvrir la vérité. Elle est habitée par une obsession depuis l’adolescence, un traumatisme qu’elle porte comme une cicatrice ouverte, et une culpabilité âpre qui la ronge : la disparition de sa meilleure amie Juli, kidnappée alors qu’elles campaient ensemble dans la forêt. Dix ans plus tard, Smilla est convaincue qu’un tueur en série rôde dans la région, « Les enfants loups » glisse lentement vers un thriller, tout en conservant une atmosphère de roman noir empreinte de nature writing. L’auteure a eu l’excellente idée d’introduire la figure du loup Freigeist. Bien plus qu’un simple animal, il incarne l’esprit sauvage et indomptable des lieux, mais symbolise aussi la liberté, une présence mystique qui veille dans l’ombre, sauvage et insaisissable.

« Les enfants loups » prend progressivement une tournure de roman choral, chaque chapitre étant raconté du point de vue d’un des cinq personnages principaux : Jesse, Rebekka, Edith, Smilla, et Laura, l’institutrice du village d’Almenen. Laura, une figure clé, est partagée entre son rôle d’éducatrice et ses doutes croissants sur les mystères qui entourent Jakobsleiter. Edith est une fillette sauvage de huit ou neuf ans, qui ne parle pas et qui ne fréquente pas l’école. Cachée par son père, elle se déplace dans les montagnes avec une aisance animale. Elle aussi incarne l’esprit de la montagne et vit en dehors de toute règle établie par sa communauté. À travers leurs différentes voix, on perçoit la diversité des perspectives, mais aussi l’atmosphère oppressante et inquiétante qui enveloppe la montagne et ses habitants à différents degrés. 

La tension monte crescendo, construite sur des silences lourds de sens, des regards furtifs, et des non-dits épais qui pèsent comme le brouillard sur le hameau. Les révélations arrivent au compte-gouttes, renforçant un sentiment de menace omniprésent. Chaque personnage semble enfermé dans sa propre prison, que ce soit les rigueurs du hameau, les traumatismes du passé ou les rêves inaccessibles de liberté. « Les enfants loups » possède de belles intonations gothiques. L’ambiance y est sombre, oppressante et ténébreuse. Le hameau, isolé au cœur des montagnes, devient le théâtre d’une lutte entre le bien et le mal, un lieu où les secrets inavoués pèsent comme des ombres menaçantes. La nature sauvage, avec ses forêts sombres et ses cavernes cachées, agit comme un miroir des âmes tourmentées des personnages. Les descriptions sont très esthétiques et suscitent des sensations proches de la claustrophobie. Évidemment, la présence quasi surnaturelle du loup Freigeist rajoute une profondeur qui oscille entre poésie et roman noir.

« Les enfants loups », huis clos montagnard, est un roman d’atmosphère très sensoriel. C’est sans doute ce qui m’a le plus plu, transporté dans cet univers aussi beau qu’oppressant. Vera Buck a su créer une ambiance particulière qui a trouvé un bel écho en moi. J’aime énormément quand le décor devient un personnage central, et c’est le cas ici, et que celui-ci déteint, influence ou affecte les protagonistes. J’ai ressenti la présence invisible, mais palpable de la nature, à la fois refuge et menace, et dans celle-ci la présence du loup. Je trouve cet animal tellement fascinant !

Les personnages m’ont marqué par leur complexité et leur humanité. Jesse, Rebekka, Smilla, Edith… chacun porte en lui une douleur, un secret, une quête. J’ai aimé entendre leurs pensées, comprendre leurs peurs et leurs espoirs. J’ai été particulièrement émue par Smilla, dont la détermination à découvrir la vérité est une lutte contre ses propres démons. Sa douleur est tangible, et j’ai ressenti avec elle cette culpabilité qui la ronge depuis tant d’années. 

Dans ce type de texte qui aime prendre son temps, et qui ne repose pas seulement sur une enquête, la part de nature writing  a, pour moi, plus d’importance que les événements. Vera Buck a le sens du détail, même dans les regards ou les silences, et j’apprécie cette approche. La plume de l’écrivaine est une belle découverte, à la fois poétique et sombre, elle insuffle une qualité onirique et inquiétante à l’ensemble, créant un monde où le lecteur est sans cesse sur le fil du rasoir, entre réalité et cauchemar. Sa capacité à décrire des paysages avec un certain lyrisme, à décortiquer des émotions avec une belle justesse, m’a enchanté. « Les enfants loups » s’inscrit dans la tradition des grands romans américains (alors que son auteure est Allemande) et offre une expérience de lecture immersive. Elle est parvenue à créer un univers singulier, marqué par une tension sourde et une atmosphère envoûtante, où la montagne devient à la fois refuge et piège. 

Un premier roman au voyage dérangeant, au coeur de la nature et des âmes tourmentées qui y vivent, où la violence n’est jamais loin, que ce soit celle de la nature ou celle des hommes, et qui laisse entrevoir un équilibre précaire entre les deux. Beaucoup de thématiques y sont développées, mais ça, je vous laisse le découvrir. 

Traduit de l’allemand par Brice Germain.

La rentrée littéraire chez Gallmeister

Chronique de : Dans la forêt, Jean Hegland.

6 réflexions sur “Les enfants loups, Vera Buck.

  1. Yvan dit :

    si c’est sensoriel et humain, voilà un roman noir à noter

  2. laplumedelulu dit :

    Encore une belle chronique qui donne envie. Merci à toi 🙏 😘

  3. Pas encore commencé mais cela ne devrait pas tarder

  4. Tout à fait le genre de roman que j’aime, au coeur de la nature, avec une atmosphère oppressante et pleine de tension.

  5. Anonyme dit :

    Je trouve vos analyses passionnantes et qu’elles donnent envie de saisir chaque livre (Aude je suppose que vous êtes une femme, alors écrivez « marquée ; enchantée ; etc, avec un e)

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Aude Bouquine

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture

En savoir plus sur Aude Bouquine

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture

Aller à la barre d’outils