Aude Bouquine

Blog littéraire

« Le goût du temps dans la bouche » est une voix sortie des profondeurs de la terre pour témoigner de sa « presque » existence, de son éternelle présence, même si, à l’aube de la mort, il n’y a plus grand-chose à espérer. « Je nourris la grotte et je me nourris d’elle, elle s’infiltre partout, mes paupières sont scellées par la poudre. »

« Le goût du temps dans la bouche » est l’histoire d’une famille dont certains membres gardent des secrets. Une famille comme il en existe tant d’autres, que les épreuves ont mises à rude épreuve. Une famille qui semble victime d’une malédiction et fait peser sur la branche masculine de terribles futurs. Séverine Vidal utilise trois temporalités pour construire son roman. En 1913, les mots d’une voix d’outre-tombe semblent pointer du doigt la disparition de quelqu’un que l’on ne retrouvera jamais. En 1950, les autorités découvrent un corps dans une grotte. Prudence se fige, comme si on lui avait annoncé le retour d’un fantôme. Ses trois enfants, André, Suzanne et Simone cherchent à savoir ce qui bouleverse tant leur mère sans parvenir à trouver un début de réponse. Il faut dire que les étés dans la demeure familiale sont bien remplis et celle-ci est surtout le terrain de jeu favori de Luc, fils d’André. Dans les années 2000 apparaît Nico, fils de Luc. C’est lui le personnage principal du roman, c’est lui le réceptacle de tous les secrets familiaux, c’est par lui que les vérités vont sortir des profondeurs de la terre. Nico a fui sa famille après un terrible traumatisme. Son seul lien restant est Suzanne avec laquelle il correspond depuis la Suède où il a élu domicile. Bientôt, les secrets enfouis vont voir le jour. Ils s’inscriront sur la peau, car toujours, ce qui n’est pas dit trouve un moyen de voir le jour. 

« André se dit que c’est la technique, dans cette famille, on passe à autre chose, on enchaîne. On ne règle rien. Des secrets en strates, enfouis là, dessous, tout en bas, sous la rocaille.» André savait, André supputait, André avait la conviction que ses parents lui cachaient quelque chose de grave, que sa mère aurait eu mille occasions de lui confier la vérité, mais forcé de cohabiter avec ses doutes, il attend qu’un jour elle éclate. Depuis l’obscurité de la grotte où le crime a été commis, une voix tente de se faire entendre. À défaut, les paroles prononcées se propagent silencieusement sur plusieurs générations. Une danse sans fin sur les branches de cet arbre généalogique dont les rameaux se déploient. C’est là le fil rouge du récit. Ce secret a des allures de malédictions qui pèsent sur toute la famille, particulièrement sur les hommes dont le bonheur est précaire. Il ne tient qu’à un fil. Ce fil, si tenu, se rompt à la première occasion. C’est le cas de Nico victime de paroles impardonnables. Dans cette course aux destins, les personnages masculins sont en souffrance, lui en particulier. On ne peut s’empêcher de ressentir une profonde empathie pour cet homme dont l’histoire familiale, tragique, injuste flotte dans tout le roman. 

Comme vous le savez, j’adore les romans qui traitent d’histoires de famille. Encore plus, lorsqu’ils explorent les secrets de famille. « Le goût du temps dans la bouche » n’a pas fait exception. J’ai aimé la triple temporalité même s’il n’est pas aisé, au début, de suivre et de comprendre les liens des personnages entre eux. Il faut se donner du temps pour apprivoiser cette famille suivie sur presque 100 ans dont le témoin est une voix venue d’outre-tombe aux accents des écrits de Lautréamont. J’ai adoré le traitement du secret de famille qui empoisonne les générations futures, les descendants victimes d’une fatalité dont ils ne soupçonnent même pas l’existence, le poids qu’il leur faut porter. J’ai eu une affection particulière pour Nico et pour sa relation avec sa grand-tante Suzanne : le respect qu’ils se portent, la tolérance réciproque, la sincérité de leurs échanges. « Le goût du temps dans la bouche» est un roman tendre et sombre, symbolique par la lumière de vérité qu’il apporte depuis les tréfonds de la nuit noire et qui illumine finalement les destins pour remettre les personnages sur le bon chemin de leurs existences. 

8 réflexions sur “LE GOÛT DU TEMPS DANS LA BOUCHE, Séverine Vidal -Robert Laffont, sortie le 6 janvier 2022.

  1. laplumedelulu dit :

    Wooowwww, tu me colles des frissons à chaque lecture Aude. Merci à toi 🙏😘

    1. Aude Bouquine dit :

      Merci d’être toujours au rendez-vous et de prendre le temps de laisser un commentaire : ça me touche beaucoup ❤️

      1. laplumedelulu dit :

        C’est la moindre des choses, je lis, je commente, je marque sur ma whislist, et je fais des greffons pour négocier mes prochaines lectures 😉
        Tu n’as jamais songé à écrire, Toi ?
        Je trouve que tu es sacrément douée. Tu devrais tenter l’expérience. Et ne doutes pas de toi, s’il te plaît.
        Je t’embrasse 😘❤️

      2. Aude Bouquine dit :

        Ah ce doute… 😘

      3. laplumedelulu dit :

        Non justement. Tu fonces. Je t’assure que cela fait un moment que je voulais te poser la question. Et j’ai du nez pour ce genre de chose. Sans vouloir me vanter. Lance toi. On sera là. Moi la première. 😉😘

  2. Aude!!! J’ai une pal immense et tu es responsable régulièrement de la montée de celle ci😉
    Et la plume de lulu a raison tu devrais te lancer. N’oublies pas d’oser, souvent c’est la peur qui empêche d’avancer. 😘

  3. Yvan dit :

    Oui, tu es dans ton élément, pas de doute ! ;-). Tu as titillé ma curiosité en tout cas

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