Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Ceux qui connaissent les écrits de Nicolas Beuglet savent qu’il s’appuie toujours sur des faits réels pour construire ses romans. Pour ceux qui l’ignorent, Nicolas Beuglet se base toujours sur des faits réels pour construire ses romans. J’insiste aussi lourdement parce que, lorsque vous décidez de vous plonger dans l’un de ses récits, vous savez qu’au bout de la chaîne, il y a une thématique ou un fait divers dont il va vous parler et dont vous ignorez l’existence. C’est à mon sens, sa marque de fabrique qui le rend un peu différent des autres écrivains de thrillers et qui vous incite, instinctivement, à bien regarder où vous mettez les pieds en avançant dans la lecture. Il ne va pas vous parler de chat disparu de mémé Lucette, même si c’est sûrement un fait divers avéré. Non, il va creuser un peu plus profondément, impliqué qu’il est par les problématiques de notre monde. Je vous renvoie par exemple à sa nouvelle « Ça n’arrivera pas » pour vous faire une idée de ses préoccupations…

« Le passager sans visage » est le tome 2 de la série mettant en scène Grace que le lecteur a découvert dans « Le dernier message ». Nous faisions alors la connaissance de cette nouvelle héroïne, plus fragile que Sarah Geringën (voir la trilogie précédente, « Le cri », « Complot », « L’île du diable »), en quête de réhabilitation professionnelle. Nous l’avons laissée dans son appartement, face à une porte blindée qui cachait un lourd secret, mais plus sûre d’elle, ayant réussi à résoudre l’affaire qui lui avait été confiée. Si vous n’avez pas lu le tome 1, sachez que vous pouvez tout à fait lire celui-ci indépendamment (l’auteur vous en fait un petit résumé sans spoil en préambule). Sachez simplement que Grace se retrouve confrontée à cette porte, métaphoriquement à son passé, et qu’il lui appartiendra de l’ouvrir ou pas. 

Lorsqu’un mystérieux message est déposé sur son palier, Grace sait qu’elle n’a désormais plus le choix : elle va devoir ouvrir la porte de son passé. Si « Le dernier message » était davantage un roman d’ambiance où le lecteur apprenait peu de choses sur cette nouvelle héroïne, « Le passager sans visage » est complètement axé sur le personnage de Grace. C’est elle qui fait avancer le roman, c’est elle qui provoque cette nouvelle enquête sur sa vie personnelle. Nicolas Beuglet nous offre le privilège d’en découvrir un peu plus sur elle. Je peux vous dire que vous n’allez pas être déçus ! Le voyage est long, peuplé de personnages terrifiants et de souvenirs effroyables. « Tu sais très bien où commence le chemin de la vérité. » Grace repart donc sur les traces de son enfance, dans un petit village du nom de Kirkcowan. Celle qui se réfugiait dans la nourriture pour panser ses plaies est maintenant capable d’affronter la réalité en face. 

Je ne vous dirais rien de l’enquête. Même si l’on suppute certaines choses, la réalité est plus glaçante encore. La construction de Grace, faite comme chaque être humain, des souvenirs d’enfance et des épreuves traversées est clairement mise en avant. Le lecteur se retrouve donc d’emblée en totale empathie avec elle, impossible de ne pas l’être. L’avancée de son enquête sur les premières années de son existence va l’amener au « pays des contes ». Ces contes de fées que l’on raconte aux enfants pour les endormir sont bien plus terrifiants qu’ils n’y paraissent de prime abord, surtout lorsqu’on les redécouvre avec des yeux d’adulte. C’est exactement ce que Nicolas Beuglet entreprend dans ce récit : un savant mélange de réalité et de fiction avec comme point d’ancrage le fondu de l’une dans l’autre. Quelles sont les significations de ces contes, qui sont réellement ces personnages qui les peuplent ? En ajoutant cette touche d’onirisme, l’écrivain a immédiatement capté mon attention. Je connaissais très bien le conte dont il parle, je l’ai même raconté à mes enfants (comme vous peut-être), mais lorsqu’il est associé à un fait divers glaçant, monstrueux, et barbare, le sang du lecteur se glace. Comme d’habitude, j’ai enquêté sur les propos de Nicolas Beuglet, comme d’habitude j’ai trouvé en ligne les faits qu’il développe. Plus épouvantable encore, je n’en avais jamais entendu parler… Je crois que c’est cela qui a fait jaillir une sorte de terreur en moi, découvrant encore si besoin en est, que l’humain ne manque pas d’inhumanité. Les thématiques que l’auteur développe sont nombreuses, comme dans chacun de ses romans et il est difficile d’en parler sans spoiler le récit. Je peux simplement dire qu’il est concerné par les problématiques de son époque, notamment par toutes les nouvelles technologies qui envahissent notre quotidien, et par les informations lancées à tout va, type « fake news » qui ne sont destinées qu’à entretenir la peur, l’inquiétude, et la phobie toutes véhiculées par les news dont nous nous abreuvons jusqu’à la régurgitation. Les idées qu’il développe en fin de roman, par l’intermédiaire d’un personnage, ont une curieuse résonance… car intuitivement, je sentais qu’il avait raison sur plusieurs points et qu’en 2021, savoir réfléchir, analyser, vérifier en consultant plusieurs sources devient extrêmement rare. 

Alors, Nicolas Beuglet est-il un lanceur d’alerte ? Chacun répondra à cette question en son âme et conscience. Une chose est sûre, il manie avec talent le plaisir de lecture et la réflexion. Il est impossible de sortir d’un de ses romans sans qu’une idée ou une citation continue à travailler en tâche de fond dans votre cerveau, sans avoir envie d’en savoir plus, et de consulter la bibliographie en fin de récit. J’ai aimé la rhétorique des propos des « illuminés » qui peuplent ces pages, le fait de me tromper sur certains personnages, d’être attendrie par d’autres, de découvrir le passé de Grace qui devient sacrément attachante, et aussi, la fin, la toute dernière ligne qui m’a donné envie de frapper l’auteur tant je trépigne de lire de tome 3. 

« Le passager sans visage » est pour moi un excellent cru. J’ai pris un plaisir immense à le lire, entre jubilation et terreur certes, mais un immense plaisir tout de même. Personnellement, je sens dans l’écriture de Nicolas Beuglet la volonté de transmettre, l’envie de développer des sujets qui moi aussi me préoccupent. Sous couvert de polars, il s’emploie à interroger, mettre en lumière, remettre en cause, faire réfléchir et cela rend ses écrits bien plus profonds qu’un « thriller » qui n’existerait que pour divertir. C’est mal le connaître… Ce que vous devez retenir ? Excellent cru !

ÇA N’ARRIVERA PAS, Nicolas Beuglet – XO éditions- Nouvelle

LE DERNIER MESSAGE, Nicolas Beuglet – XO Éditions – sortie le 17 septembre 2020.

2 réflexions sur “LE PASSAGER SANS VISAGE, Nicolas Beuglet – XO Éditions, sortie le 16 septembre 2021.

  1. Yvan dit :

    Bon, si avec tes mots forts, les lecteurs ne sont pas convaincus, c’est qu’il ne savent pas lire et ne veulent pas voir le monde tel qu’il est. Parce que le mélange divertissement et lanceur d’alerte fonctionne sacrément bien

  2. J’ai hâte de le lire !!

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