Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

Glaçant, « La femme qui n’aimait plus les hommes » raconte l’histoire de Jeanne, personnage fictif, photographie parfaite d’une femme qui ne peut pas dire « Je ». Si Jeanne a une carrière brillante, mariée à un éditeur de renom, évoluant dans un microcosme privilégié, elle a pourtant au fond d’elle un monstre tapi dans l’ombre, sur lequel elle a posé des centaines de pierres pour l’empêcher de bouger. Son mari, Gabriel, prénom d’un ange salvateur, est pourtant une sacrée ordure. Respecté autant que craint, pavanant dans ses costumes Armani, il règne sur le milieu littéraire autant que sur sa femme, en prenant toujours bien soin de ne laisser aucune trace… comme s’il avait intrinsèquement senti qu’il pouvait s’autoriser à la battre sans que jamais elle ne riposte. En ce mercredi 7 novembre 2018, Jeanne se réjouit d’annoncer à son époux une merveilleuse nouvelle, mais la réaction de celui-ci ne sera pas celle attendue. Violence des mots, violence des gestes. Jeanne connaît parfaitement l’enchaînement du cercle infernal, mais quelque chose se réveille, le mur savamment construit en elle chancelle. «Longtemps, elle avait voulu guérir. Puis elle avait arrêté. Le jour où elle avait compris qu’on ne guérit pas d’être morte.» Jeanne se souvient de ce mercredi de décembre 1987 où tout a commencé, ce moment où «(…) elle, Jeanne avait basculé dans la nuit».

Deux cent dix pages se succèdent pour raconter passé et présent. Un seul point commun : la violence qui les lie. C’est dans ce passé douloureux que Jeanne «avait appris à s’extraire d’elle-même. À s’extraire de la vie.» Terreur, sidération, «éjectée du monde des vivants», le passé ressurgit avec la force d’un tsunami. Tout y est décortiqué, du mariage «si joli», aux premières injures. Du divorce de ses parents, à l’arrivée du nouvel homme dans la vie de maman. De ce qu’on attendait qu’elle soit, de qui elle était alors, de qui elle devait être. «Voilà. Il fallait qu’elle apprenne à mieux dissimuler encore, oui. Être gentille, voilà. Et mieux dissimuler encore.» Pour survivre, Jeanne s’agrippe aux branches. «Lire, apprendre, comprendre tout simplement pour elle de puissantes échappatoires, des flotteurs, certes à la dérive, mais auxquels elle s’accrochait comme elle pouvait. Noyée en sursis qu’elle était.» Donner le change toujours, face à sa maîtresse, face à son père inquiet, face à sa mère fatiguée. Mentir. Fabuler. Tromper les yeux inquisiteurs des autres. S’abuser. 

Dans ce primo-roman, Isabelle Le Nouvel décrypte l’innommable. Style incisif, mais pudique, tranchant, mais sans jamais verser dans l’insoutenable pourtant précisément suggéré, elle laisse le lecteur comprendre les choses par des phrases coupées qui n’ont pas de fin. Elle utilise le point pour ne pas dire, tout en le disant quand même. Elle raconte le commencement «De ce jour. De cette nuit. Disjoncté. À jamais» l’emprise, l’éternel recommencement de celle qui «(…) avait grandi dans l’épouvante, sans socle aucun.», l’irrémédiable et l’irréversible, le déni des adultes, «La paroi de verre anti-effraction qu’elle avait dressée entre elle et les autres, et surtout entre elle et elle-même.», et le silence, assourdissant qui l’avale toute entière. 

Il n’y a pas de « bonne » ou de « mauvaise » manière de raconter de telles choses. Il y a SA manière, SES mots, SON choix de narration. Isabelle Le Nouvel a l’écriture délicate pour raconter l’horreur. Sans doute a-t-elle besoin qu’on l’entende sans décrire trop directement la monstruosité des actes. Les blancs sont tout aussi efficaces, car derrière les blancs, derrière le silence, on lit toute l’abjection de ce qui n’est pas explicitement écrit. 

On ne sort pas tout à fait indemne d’un tel récit, mais je continue à soutenir celles qui osent parler. Merci d’avoir osé.

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :
Aller à la barre d’outils