Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

Ce pourrait être un conte moderne. On y trouve un château éloigné, un ogre, une marâtre et une petite qui subit ce que la vie peut produire de plus dégueulasse. Trou noir dans l’espace temporel, absence de nom de lieu, on peut aisément imaginer le début du 19e siècle et les Landes chères à Franck Bouysse. Un prénom, Rose. Un prénom bien doux, pour un destin aussi tragique. Une Rose sans armure, livrée au maître de forges, vendue par son père qui n’a plus le sou.

Je rejoins la palanquée des lecteurs qui ont trouvé ce roman d’une noirceur abyssale. Le destin de Rose, effroyable, bouleverse par les épreuves qu’elle est forcée de subir. Et pourtant, aussi noir fusse-t-il, de ce texte jaillit une lumière incandescente, une source de vie rayonnante qui la soustrait aux heures sombres. En effet, la vie de Rose est sauvée par les mots, ceux qu’elle lit d’abord dans le journal du maître, puis ceux qu’elle couche sur le papier pour survivre, ceux dont elle ne connaît pas forcément la signification, mais qui décriront, fidèlement, son calvaire. Rose trouve dans les mots, un but, une finalité, une raison de ne pas se noyer, une forme de rédemption. « Les soirées à lire le journal sont devenues des moments de bonheur que je n’aurais pas cru vivre au château. Plus rien n’existait alors. Le monde du dehors s’invitait dans ma petite chambre sous les toits, et je le laissais grandir. Ce monde-là, il avait fini par m’appartenir, mon seul bien sur cette terre. »

Beaucoup de choses ont été écrites sur ce livre de Franck Bouysse sur lesquelles je ne reviendrais pas. Je voudrais surtout m’attarder sur cette thématique très forte : la figure de la mère. Il y a d’abord cette mère, celle du maître des forges, le mal incarné. Cette femme, acariâtre, fondamentalement malveillante, perverse et vicieuse a engendré un être aussi cruel qu’elle, obsédé par la transmission du nom comme seul but de son existence. « Une mère, c’est fabriqué pour s’inquiéter, y a rien à faire contre » ne s’applique pas à cette mère-là. Un monstre qui engendre un monstre. Qu’en est-il d’un monstre qui viole une jeune femme innocente ? Quel genre de monstre sort alors de ses entrailles ? Rose, forcée, abusée, déchirée dans son intimité voit grandir en elle les gènes de cet être pervers, usant de la force pour parvenir à ses fins, ne reculant devant aucune bestialité pour engendrer une descendance digne de son rang. Dans cette ambiance funeste où la haine intrinsèque grandit dans le ventre de cette jeune fille, on espère la fausse couche, l’arrachement, l’intervention divine du tout puissant qui ne peut laisser faire cette abomination. Le cœur de Rose fermé à toute forme d’émotions pour cet enfant à naître va pourtant s’ouvrir, et ses émotions changer. On ne peut présager de l’émotion qui étreint le cœur d’une femme lors de la naissance d’un enfant. Même lorsqu’il est issu d’un viol. Même lorsqu’il a grandi sous fond de haine, même quand on souhaite de toutes ses forces que jamais il n’arrive au monde. C’est seule, sans émettre le moindre son que Rose va donner la vie à l’Enfant et qu’instantanément, après l’avoir posé sur son sein, l’amour sublime, foudroyant, jaillit de sa couche. En devant à son tour mère, par le seul prisme de « donner naissance », en aimant instantanément l’Enfant, même issu d’une monstruosité, Rose fait éclater la lignée maudite de celles qui n’ont de mère que le nom. L’absence de nom donné à l’Enfant, le fait immédiatement devenir quelqu’un, et vient se jouer de cette tradition rurale qui confère au nom une importance capitale. Même sans nom, l’Enfant est. Il vient contredire le troublant portrait d’Edmond vomi par la marâtre « Préserver la famille coûte que coûte, préserver le nom que l’on porte, c’est le nom qui demeure. Mais pour comprendre, il faut être bâti sur de solides fondations, une ascendance irrévocable, pas une vulgaire constriction érigée sur pilotis au nom de je ne sais quel infortuné hasard, d’une pulsion assouvie un soir de beuverie entre les cuisses de la putain qu’était ta mère. (…) C’est ta vie, et ne crois pas qu’elle sera jamais plus que la volonté, née du démon perpétuée sous le regard de Dieu. Tout s’éteindra après toi, rien de demeurera, ni ton nom, ni ta mémoire. »

Si la place de la mère revient à engendrer le monstre, si la place de l’enfant  revient à devenir une arme, un projet, une fin qui justifie tous les moyens, quelle est la place de Rose « J’étais devenue rien. Je ne m’appartenais plus, le maître avait raison. Ma tête pensait même pas… », celle qui a déjoué tous les plans ? Rose devient un être de lumière, une bénédiction, celle qui, sur le dos d’un cheval devient une amazone chevauchant les épreuves de la vie.

Je pourrai vous parler de l’écriture de Franck Bouysse, de sa capacité à adapter son écriture à chacun de ses personnages, de sa virtuosité dans l’assemblage de ses mots, de l’exercice de métronome qu’il maîtrise parfaitement lorsqu’il déroule l’implacable système de réactions en chaîne qui frappe son héroïne. D’autres l’ont fait avant moi. Je voudrais vous dire que ce livre m’a fait peur : acheté dès sa sortie, il est resté bien sagement sur une étagère. Sans doute la peur d’avoir mal, sans doute aussi l’angoisse d’être trop touchée. Si le récit de Rose reste une porte ouverte dans le passé, témoin d’une idée des gens de la terre, victime des hommes, il est avant tout une formidable ode à la féminité. De cette féminité et par Rose, fuse l’espérance. Entourée d’hommes, son père, le maître des forges, Edmond, le médecin, qui ne brillent pas par leurs actions, sa féminité exulte. Jusqu’au bout, sans avoir la moindre possession matérielle, Rose brillera de manière incandescente. « Ce sera à moi de décider seule de quand mourir, et pas lui. Mon dernier pouvoir, le seul. »

 

 

 

7 réflexions sur “NÉ D’AUCUNE FEMME, Franck Bouysse -Manufacture de livre, sortie le 10 janvier 2019.

  1. Yvan dit :

    Ta chronique est touchante et magnifiquement bien écrite.
    Ce livre va marquer l’année littéraire et je parie qu’il marquera les années à venir

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    1. Aude Bouquine dit :

      Merci Yvan. Ce livre ne peut que marquer les cœurs sensibles comme les nôtres. Et je ne parle même pas de l’écriture….

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  2. lespagesdesam dit :

    J’ai été happée par tes impressions. Je vais en librairie cet après-midi je pense que je vais l’acheter, j’ai envie de lire quelque chose de fort.

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    1. Aude Bouquine dit :

      Je comprends ! C’était mon cas aussi lorsque j’ai enfin décidé de le lire ! D’ailleurs, j’ai enchaîné sur la vie en chantier de Pete Fromm qui n’est pas franchement plus gai 😉

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  3. Magnifique critique ! Bon weekend Aude 🙂

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    1. Aude Bouquine dit :

      Merci. Très bon week-end à toi aussi !

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