Aude Bouquine

Encore, toujours, tout le temps et partout …

Accrochez-vous, ça va secouer ! Si vous commencez ce livre, prévoyez de ne rien faire pendant deux jours, de boire beaucoup d’alcool, de laisser vos enfants crever de faim en hurlant sans cesse, « encore un chapitre et j’arrive », et éviter de manger toute nourriture aux alentours de la page 243 (chapitre 42)

Beaucoup de choses ont déjà été écrites sur « Le Manufacturier ». Personnellement, je n’ai lu aucune chronique négative, c’est un carton plein absolu. Je ne vais pas déroger à la règle en écrivant que ce livre est un chef-d’oeuvre de la littérature noire, certainement un des plus terrifiants qu’il m’ait été donné de lire cette année, un des plus addictifs aussi, une plongée dans les méandres vertigineux de la folie et du sadisme humain. Nous savons tous que certaines guerres ont été particulièrement dégueulasses : la seconde, le Vietnam, l’Algérie. Beaucoup de ceux qui ont survécu refusent même d’en parler. Je pense particulièrement à l’Algérie dont les combats et les horreurs restent tus, même venant d’un grand-père refusant obstinément d’en piper mot. Le conflit serbo-croate a inondé tous nos écrans, il se déroulait aux portes de l’Europe, a pris la forme d’un génocide, une catastrophe humanitaire dont je ne savais au final pas grand-chose. Cette méconnaissance aveugle du conflit est ici réparée par Mattias Köping qui en révèle les arcanes et n’y va pas par le dos de la cuillère en terme d’horreurs et de scènes de tortures plus abjectes les unes que les autres.

Cette violence monstrueuse, répugnante, suffocante n’est pourtant pas gratuite. Elle sert le dessein de plusieurs histoires dans ce  roman unique et met en lumière des portraits de personnages incroyablement vivants, tellement réels qu’ils pourraient être nos voisins de palier. Si les personnages sont brillants, la façon dont l’auteur les traite l’est plus encore. Volontairement, je ne citerai aucun nom par peur de dévoiler une intrigue savamment orchestrée. Mattias Köping souffle le chaud et le froid sur son lecteur. Il vous fait aimer ses personnages, les prendre en affection, ou en pitié, pour mieux détruire et lacérer tout ce que vous avez pu ressentir à leur égard. Ainsi, ceux qui semblent détestables, renvoyant bestialité et animalité en début de roman, vous les prenez en affection imaginant que la vie a dû être bien féroce pour qu’ils en arrivent là. Naît alors un instinct presque maternel de vouloir protéger ou juste câliner un être dont la dureté ne peut que révéler un passif désastreux. Mattias Köping vous assomme alors d’une révélation qui vous laisse KO debout. A contrario, les personnages que vous prenez en pitié, ceux qui ont toute votre compassion parce que l’auteur vous révèle, assez rapidement, les horreurs qu’ils ont subies, vous parvenez à les haïr du plus profond de vos tripes. Ce que vous lisez, n’est pas ce qui est. Tout le livre est construit en trompe-l’oeil. L’auteur vous balade, vous manipule, vous écoeure avec force détails par des scènes que vous ne pourriez même pas imaginer dans vos pires cauchemars. Et des cauchemars, il vous en donne un paquet. Vous vous retrouvez tour à tour membre d’une famille torturée, putain dans une chambre sordide, avocate entrain de crever, orphelin marqué au fer rouge rongé par une soif intense  de vengeance.

La construction du roman est brillante. Je vous le disais, vous suivrez plusieurs histoires d’une même histoire, vous vous demanderez à chaque page et de quelle manière elles vont se rejoindre. La force qui frôle le sublime, c’est cette volonté de l’auteur de ne pas vous donner ce que vous attendez, de ne pas alterner équitablement les chapitres qui parlent de l’un ou l’autre des personnages. Il vous fait mariner, il vous fait attendre, il vous emmitoufle dans un sadisme inconscient en titillant votre curiosité malsaine de voyeur qui se planque. Parce que oui, Mattias Köping fait de son lecteur un voyeur et surtout un témoin privilégié. Comment ? En vous offrant toujours un coup d’avance sur l’intrigue. Concrètement, ça veut dire que vous en savez toujours un peu plus sur l’enquête en cours et que, fort de cet avantage, vous pouvez observer et analyser comment il déroule le fil. Je crois que c’est une façon de procéder que j’aime assidûment chez un auteur et qui en fait, pour moi, un auteur de talent. Ce n’est jamais la fin qui m’intéresse vraiment, même dans un thriller, c’est la dextérité avec laquelle un écrivain nous y amène. Autant dire qu’ici, on est face à la crème de la crème. Les révélations qui sont données, au compte-gouttes sont vertigineuses dans les implications qu’elles enfantent, et donnent une force inouïe au scénario. Cette façon de retourner le lecteur dans ses certitudes, de ne le laisser respirer que par à coups, de proposer une intrigue intelligente, réaliste, dans une atmosphère anxiogène en fait réellement un prodige de la littérature noire. Peut-on employer ce mot lorsqu’il est question de viols, de meurtres, de tortures, de bestialité, d’inhumanité, de scènes qui génèrent une plongée dans la folie ? Je dis oui!  Absolument! Sans aucun doute ! Pourquoi ? Parce que le livre n’est pas tout à fait un roman, il se place dans une réalité qui a existé. C’est sans doute le point le plus troublant, le plus dérangeant, la pensée la plus atroce qui m’habite en le refermant. Ce monde décrit est en fait notre monde, et l’homme dépeint est celui que nous avons laissé grandir. C’est vraiment la chose qui devrait nous faire flipper. Refermer ce livre ce n’est pas en avoir fini, c’est savoir que de telles monstruosités ont existé, existent, et existeront encore. Alors, le constat fait par l’auteur est triste, dans ce pessimisme ambiant où l’homme reste un loup pour l’homme, incapable de progresser, retranché dans sa bestialité, ignorant compassion ou mansuétude.

Mattias Köping se fait le témoin d’une ère, d’un temps, de comportements, de laisser-faire, de silences. Il sait adapter son verbe à la teneur de ses propos. Il sait formuler des pensées philosophiques, voire métaphysiques lorsque c’est nécessaire et que cela sert ses intentions. Il dépasse le roman noir, l’utilise comme prétexte pour donner un sens plus profond au tableau peint de notre société. Il sait même être poétique.(voir page 165-166) Plus généralement, il met sur la table des connaissances d’un conflit qui ont dû nécessiter de nombreuses heures de recherche et de témoignages, dévoilant par ce biais, la nature de l’Homme en situation de crise. La fin qu’il choisit pour clore son roman le démontre étonnamment bien. Ce n’est pas la fin que j’aurai choisie.  Cependant après mûre réflexion, il demande encore une fois à son lecteur-témoin de faire un choix dans l’horreur. Et ce choix est abominable, les implications accablantes, les sous-entendus abjects (qui choisiriez-vous de sauver ?) et les conséquences crasses.

Certes, ce livre n’est pas à mettre dans toutes les mains. Oui, certaines scènes sont abjectes, oui les mots sont  parfois orduriers, oui les souffrances explicitées sont du domaine de l’indicible. Rien n’est épargné, ni femmes, ni enfants, toutes les valeurs sont bafouées, chaque scène vous plonge dans un nouveau degré de barbarie quand vous pensiez avoir atteint le sommet, et pourtant… C’est un bouquin remarquable, puissant, à l’équilibre parfait, autant sur la forme que sur le fond, qui provoque des montées d’adrénaline et des descentes polaires. Impossible de rester indifférent à cette oeuvre magistrale qui fait de son auteur, un grand parmi les grands.

Je termine en disant que Mattias Köping a gravé pour toujours dans ma rétine une statue  que je ne verrai plus jamais sans penser à ce qu’il en a fait dans son livre. J’avais eu la chance de la voir en vrai dans la basilique Saint-Pierre du Vatican. Oser toucher ainsi à une forme de sacré en transformant le sublime en monstruosité ouvre un pallier vers le destin sombre promis à l’homme. Dans le pouvoir suprême d’une description transcendante, Mattias Köping offre à son lecteur de pouvoir toucher le summum de l’abomination.

Je referme ce livre en me disant chapeau bas, Monsieur ! Il y aura un avant et un après « Le Manufacturier »…. Un livre qu’il va falloir citer lorsqu’on évoquera la littérature noire. Nous allons compter Mattias Köping dans la cour des grands et cela va permettre une émulation dont je me délecte par avance !

11 réflexions sur “LE MANUFACTURIER, Mattias Köping – Ring, sortie le 25 octobre 2018

  1. lebouquinivre dit :

    Ouah! Eh ben je note! Quelle belle chronique!

    Aimé par 1 personne

  2. Les Lectures de maud dit :

    Bientôt en lecture merci!!

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    1. Aude Bouquine dit :

      Je te souhaite une magnifique lecture, aussi excellente que la mienne 😉

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      1. Les Lectures de maud dit :

        Merci beaucoup !!! On en reparlera alors

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  3. petite précision : quand je parle de « suite », j’entends par là son second roman. Le manufacturier et les diaboliques sont deux histoires différentes. Bon weekend à toi 🙂

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    1. Aude Bouquine dit :

      J’avais compris ;-). Il me reste les Démoniaques à lire moi ! On échange ? Bon week-end aussi

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      1. Excellent, oui je me doutais que tu avais compris 😉 Oui ce serait vraiment cool ! Je t’envoies « les démoniaques » si tu veux et toi tu m’envoies « Le manufacturier ». Je suis sur babelio et je t’ajouterais bien comme amie (si tu le veux bien sûr) ça te dis ? 🙂

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      2. Aude Bouquine dit :

        Je suis sur Babelio aussi 😉
        Les démoniaques je l’ai déjà. J’avais abandonné la lecture à l’époque parce que je le trouvais trop dur mais je vais m’y remettre dès que je peux !

        Aimé par 1 personne

  4. Tu verras il est excellent ! hâte à ton retour sur ce livre 😉

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