Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Les âmes folles de Géraldine Dalban-Moreynas

J’ai lu les deux précédents romans de Géraldine Dalban-Moreynas « On ne meurt pas d’amour » et « Elle voulait juste être heureuse ». Il me tardait de découvrir « Les âmes folles », car cette autrice parle de la passion amoureuse comme d’un incendie dont les flammes viennent ravager toute raison. Elle décrit à la perfection cette zone trouble où le désir de l’autre prend possession de tout. Dans ce troisième roman, elle prend également le parti de révéler l’envers du décor, ce moment précis où l’amour devient une chambre sans air. Une métamorphose terrible se met alors en marche. 

Pourtant, tout commence comme une promesse. Il y a la rencontre avec un homme, sa façon d’occuper l’espace et d’aspirer la lumière autour de lui. Quand il pose les yeux sur vous, c’est comme si vous étiez la seule chose dans la pièce qui valût la peine d’être regardée. La passion naît à ce moment-là, au plus juste, à travers l’héroïne, chargée de ce qu’elle croyait savoir sur elle-même, ses défenses et sa lucidité. C’est précisément pour cela que l’emprise sait où frapper… dans ce besoin secret, enfoui, d’être choisie. Pas seulement aimée, mais choisie. 

Alors vient cette période de vertige où « Les âmes folles » sont emportées. Le luxe, la puissance, la sexualité vécue comme une langue commune enfin retrouvée, les promesses, d’ailleurs, la sensation d’exister autrement, plus intensément, plus charnellement. L’urgence du corps à corps est partout dans le roman et Géraldine Dalban-Moreynas démontre combien certaines passions s’inscrivent dans la peau, la faim de l’autre et l’urgence du manque. Le désir qu’elle décrit est incandescent, parfois presque brutal, mais toujours révélateur d’une confusion fondamentale qui est peut-être le cœur du livre : vouloir quelqu’un avec une telle force, est-ce encore aimer ? Ou est-ce déjà commencer à le dévorer ?

Ce qui est remarquable et troublant dans « Les âmes folles », c’est qu’il n’existe pas vraiment de moment de bascule. L’emprise est insidieuse, comme une contamination lente. Des élans qui deviennent du contrôle. Des peurs qui se muent en exigences. L’amour garde longtemps son visage brûlant, irrésistible même au moment où il devient toxique. Même au moment où il ressemble à une chambre dont on a retiré l’air. 

Car l’homme aimé n’est pas un simple monstre qui se serait affiché comme tel. Il est fissuré, traversé de crises anciennes, d’angoisses qui ont poussé comme des racines dans son enfance. La question de la maladie psychique traverse d’ailleurs « Les âmes folles ». Ce qui intéresse l’autrice, c’est moins le diagnostic que ses effets sur le lien amoureux. Comment aimer quelqu’un qui souffre sans se laisser engloutir par cette souffrance ? À quel moment la compassion devient-elle un piège que l’on se tend à soi-même ? Géraldine Dalban-Moreynas excelle à montrer cette zone d’incertitude morale et affective, où la narratrice ne cesse d’osciller entre l’envie de sauver et l’instinct de fuir, entre la tendresse et la terreur… 

Parce qu’en chaque femme existe ce syndrome du sauveur qui laisse à penser qu’on est capable de réparer ce que l’enfance a brisé si l’amour est assez fort. 

Dans « Les âmes folles », il y a aussi les relations entre l’amant et sa fille. Un attachement fusionnel, jaloux, dévorant, qui ne laisse de place à personne d’autre. La nouvelle compagne devient l’intruse et la fille défend son territoire (et le tiroir-caisse de papa, et son héritage). Entre elles deux s’installe une rivalité vénéneuse, comme si cet homme attirait à lui, inéluctablement, des formes d’amour qui ne savent exister que dans la possession. Les liens familiaux peuvent être traversés d’amour sincère tout en étant absolument invivables. Le père retient, la fille revendique et la femme aimée se retrouve prise dans une guerre qu’elle n’avait pas vue venir. 

Une autre dimension, celle du pouvoir, politique, social, économique, éclaire également « Les âmes folles ». Cet homme évolue dans les sphères où l’influence donne le vertige, où les réseaux, les codes, le charisme permettent d’imposer sa réalité aux autres. Il est troublant de constater comment ce charisme public avance insidieusement dans la sphère privée pour devenir de l’emprise. Comme si la capacité à fasciner portait déjà en elle, en germe, la tentation de dominer. Comme si certains hommes, habitués à ce que le monde les admire et les écoute, supportaient mal que l’amour leur oppose une limite. 

Après la passion, « Les âmes folles » demeure traversé d’une tristesse immense, presque tendre, pour ces deux êtres qui ont voulu que l’amour soit absolu et qui n’ont récolté que ses décombres. Tout y est excessif : la sensualité, les disputes, les réconciliations, les projets d’avenir, la vitesse d’exécution. Chacun attend de l’autre une réparation que l’autre ne peut pas donner. Le titre, « Les âmes folles », laisse entendre que l’amour pourrait combler les gouffres, pacifier les enfances abîmées, annuler d’un coup la solitude de toute une vie. C’est peut-être là que réside la folie… l’envie d’y croire.

Géraldine Dalban-Moreynas saisit parfaitement la culpabilité féminine et cette manière que nous avons de nous retourner contre nous-mêmes avant de nous retourner contre l’autre. Aurais-je pu empêcher la crise ? « Les âmes folles » montre que l’emprise n’est pas seulement un rapport de force visible. C’est un lent travail psychique qui déplace la faute sur l’autre, qui fait douter, et qui transforme la victime en coupable à ses propres yeux. Sortir de cette forme de relation est un arrachement… 

Le style d’écriture est à la hauteur du sujet… fiévreuse, nerveuse, qui épouse les pulsations du désir et les chutes dans l’angoisse. La narration laisse la passion brûler sous nos yeux jusqu’à l’asphyxie. « Les âmes folles » est un texte fort qui laisse une impression de débordement. Géraldine Dalban-Moreynas y explore avec intensité le désir, la peur, la douleur, le besoin d’être aimé, la terreur d’être quitté, et cette frontière mouvante entre passion et emprise. L’amour n’a rien de pur quand il veut tout prendre. Certaines étreintes sont des pièges…

Ceci n’est pas un service de presse. 

Editeur : Flammarion

Sortie : 18 mars 2026

304 pages, 20 euros


Découvrez aussi : Elle voulait juste être heureuse

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5 réflexions sur “Les âmes folles, Géraldine Dalban-Moreynas

  1. laplumedelulu dit :

    Quand j’ai vu le résumé dans un magazine, je me suis dit qu’il était pour toi celui-là.

  2. laplumedelulu dit :

    Merci pour le partage de la chronique 🙏 😘

  3. Corinne Baudry dit :

    Très tentant j’aime

  4. Aude Bouquine dit :

    Tu me connais bien 😘

  5. laplumedelulu dit :

    Il était temps 🤗 😘

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