L’année dernière j’avais été éblouie par « Vous parler de mon fils », qui traite du harcèlement scolaire. Cette année, Philippe Besson revient à ses amours avec « Une pension en Italie », un récit ample construit autour de l’architecture du silence. Dans une zone crépusculaire, ce texte choisit la pénombre, le murmure, les secrets pour révéler une mémoire qui hésite entre révélation et pudeur. On y avance par seuils successifs, franchissant les portes closes du passé pour toucher du doigt des échos lointains et leurs vibrations dans le présent.
Pourtant, l’histoire pourrait tenir en quelques mots. Paul est marié à Gaby. Ensemble, ils ont deux filles, Suzanne et Colette. Dans la vie, il est professeur d’italien. Quoi de plus naturel alors que d’organiser des vacances en Toscane ? Dans la pension où la petite famille s’installe, Paul fait une rencontre qui va bouleverser sa vie. Le narrateur, fils de Suzanne, part sur les traces de son grand-père pour connaître la vérité sur cette histoire dont on ne parle pas : ce que le corps connaît depuis toujours et que l’esprit s’acharne à ignorer.
« Une pension en Italie » narre avec pudeur et délicatesse cette chorégraphie de l’évitement que certains apprennent dès l’enfance afin de réhabiliter la permission aux émotions et de tracer autour de soi les contours d’une existence acceptable. Ainsi, le roman capte la violence des normes et l’asphyxie progressive de celui qui se plie à ce que l’on attend de lui.
Les décennies s’empilent dans ce récit où il est fait mention de trois générations.
Dans la première, on se marie parce que c’est l’heure de le faire. On devient père parce que c’est ce qui vient ensuite. Chaque décision s’inscrit dans une partition écrite d’avance, et l’on tient sa partie avec application. Le mariage apparaît comme une convention à laquelle on consent. L’épouse protège, maintient l’équilibre, éloigne aussi, et prend des décisions irrévocables.
Dans la seconde, Suzanne et Colette sont les témoins des événements du passé.
Dans la troisième, le narrateur n’est pas seulement celui qui cherche, il est celui qui transmet. Il transforme les silences en récit et le non-dit en mémoire partageable. Les vérités éclatent au rythme de ses recherches. C’est lui qui hérite de tous ces mystères accumulés et, pour s’en défaire, il faut revenir dans cette « pension en Italie ». Ce qui s’est joué ici, l’effondrement d’un équilibre, la fragilité terrible du lien conjugal, a permis de réécrire l’histoire familiale en empêchant l’effacement.
L’Italie fait ici office d’interstice respiratoire et le hasard de la vie permet de rejouer les cartes. En Toscane, quelque chose se relâche. La région offre une permission intérieure où le désir trouve enfin une langue, et le corps une cohérence. Certains territoires autorisent des vérités que d’autres répriment. Tout le décor d’« Une pension en Italie » fait coïncider un paysage, une lumière, une langue avec soi-même. C’est précisément là qu’une nouvelle forme d’intimité émerge après les naufrages, après les renoncements et les cicatrices. Cet amour-là est une réparation partielle, très loin des passions de jeunesse, consciente de sa fragilité.
En creux, l’archéologie familiale montre à la fois les rôles figés, la distribution non négociable des places, mais aussi les mécanismes sociaux d’une époque. Le roman montre la logique interne d’une génération, et le prix à payer. Des vies entières se sont façonnées ainsi, dans le renoncement silencieux à soi-même. Telle est la place du père qui porte en lui une déchirure qui ne cicatrisera jamais tout à fait, qui aime ses enfants tout en sachant qu’il a provoqué le séisme qui a fracturé leur monde. Philippe Besson saisit ce que signifie « perdre sa place », et devenir périphérique dans l’existence de ceux qu’on a mis au monde.
« Une pension en Italie » fonctionne comme une enquête mémorielle pour retrouver les traces effacées, reconstituer une histoire à partir de ce qui subsiste. Mais cette quête bute fréquemment sur l’irréversible, tout ce qui ne se répare pas ou ne se comprend pas. Il demeure des zones d’opacité, des manques définitifs, des silences que la mort a rendus absolus.
Le texte touche parce qu’il est porté à la fois par le sujet qui laisse entrevoir le nombre de vies brisées par les conventions sociales, mais aussi par une langue d’une discrétion souveraine. Pas d’envolées lyriques, pas de traits forcés. Philippe Besson, et à l’audio Stéphane Ronchewski, laisse affleurer les blancs, les hésitations, les batailles entre la raison et le coeur. Son style, ciselé et sobre, épouse son sujet au plus près. Cette écriture de l’essentiel confère à « Une pension en Italie » une profondeur qui se révèle progressivement. La délicatesse est une exigence, et la pudeur est de l’ordre du courage littéraire. Inutile d’en faire trop et d’en dire trop : l’émotion vient se glisser dans les interstices. Raconter n’efface pas les failles mais permet d’éviter la transmission des silences.
Ce livre n’est pas un service de presse.
Editeur : Julliard
Sortie : 8 janvier 2026
240 pages, 21 euros
Existe au format audio pour Lizzie, lu par Stéphane Ronchewski, 4h51 d’écoute.