Le nouveau roman de Marlène Charine, « De ma famille » s’ouvre au début des années 2000, sur une piscine à l’état d’abandon. Une scène oppressante s’y déroule entre trois adolescents, un garçon et deux filles. Entre eux, quelque chose de grave semble s’être passé. Jérémy, drogué et humilié, est séquestré au fond du bassin vide sans échappatoires possibles. Mathilde et Claire, les deux adolescentes décident de le laisser croupir là pour la nuit afin qu’il réfléchisse à ses actes.
Quelques années plus tard, Claire, mariée, jeune maman, disparaît. Son mari se débat entre les gestes du quotidien pour s’occuper de leur bébé, et les angoisses liées à sa disparition. Yohan et Claire sont devenus parents cinq mois plus tôt. Ils luttent contre la fatigue post-naissance, leurs boulots respectifs, leur maison sans cesse en désordre. Maël, leur fils, n’a que quelques semaines quand sa mère s’évanouit. Et, comme souvent dans ces cas-là, Yohan est le premier suspecté.
« De ma famille » alterne entre le présent tendu de l’enquête, des auditions et de la famille à tenir coûte que coûte, et le passé où se jouent amitié, pouvoir, honte et vengeance. Rapidement, il ne fait aucun doute que ces temps révolus deviennent des échos qui se répercutent dans le présent. Au fil de la lecture, on découvre des versions contradictoires, des angles morts et des événements qui prennent soudain un sens considérable.
La disparition de Claire crée une faille dans l’équilibre familial. Cette fissure brutale dans l’harmonie du couple révèle à Yohan qu’il vivait avec une femme qu’il ne connaissait pas vraiment. Mais, le père de famille a une seule certitude : jamais sa femme n’aurait sciemment abandonné son bébé. Ce point d’ancrage, comme une certitude viscérale, devient le moteur « De ma famille » où l’intime et l’enquête se s’entremêlent sans cesse. Car Yohan, l’image du suspect idéal, comprend qu’il ne peut compter que sur lui-même pour retrouver Claire. Il se transforme alors en enquêteur, porté par une urgence presque animale.
Ses recherches prennent rapidement la forme d’un voyage à travers les zones d’ombre de la femme qu’il aime. Et elles sont nombreuses… Il s’est toujours contenté de ce que Claire voulait bien montrer, sans oser certaines questions. La disparition agit alors comme un révélateur, et pose une thématique que j’adore retrouver dans les polars : connaît-on vraiment celle ou celui qui partage notre vie ? Jusqu’où l’autre est-il « De ma famille » ?
C’est dans cet état de confusion totale qu’une inconnue surgit et bouleverse l’équilibre déjà très fragilisé de cette quête. Elle affirme avoir été proche de Claire, et ramène Yohan au début des années 2000, en Bourgogne. Elle ouvre ainsi une brèche dans le roman, et « offre » une vérité parallèle, tel un contre-récit. En insérant ce personnage, Marlène Charine crée une réelle tension psychologique qui s’ajoute au suspense déjà bien présent.
C’est une occasion en or pour aborder différentes thématiques, comme savent si bien le faire les autrices du noir. « De ma famille » questionne les traces laissées par les événements que l’on fuit, les blessures qui ne cicatrisent pas vraiment, les vies façonnées par la mémoire que l’on tente d’étouffer. La disparition de Claire est le résultat d’un passé relégué aux oubliettes (qui finit toujours par nous rattraper). La puissance des traumatismes et leur capacité à nuire peuvent reconfigurer un destin d’adulte.
« De ma famille », interroge la question de l’identité, d’une personnalité construite « en strates ». Chaque facette semble vraie, mais aucune ne suffit réellement à la définir. Claire a fait ce que font beaucoup de personnes ayant subi un traumatisme. Elle a enfoui, recomposé, puis construit une vie sur les marécages de son passé. Marlène Charine réussit fort bien à démontrer combien les secrets ne disparaissent jamais vraiment, à quel point ils patientent, se sédimentent et se craquèlent de manière soudaine et imprévisible.
Dans les trois premiers quarts du roman, Marlène Charine cherche l’émotion juste, ronge l’épaisseur des liens en prenant le soin d’installer une ambiance feutrée, et une psychologie creusée de ses protagonistes. Dans le dernier quart, elle opte pour une accélération du tempo en privilégiant confrontations, révélations et intrusions. Jusqu’à cette résolution…
En effet, la fin « De ma famille » m’a laissée perplexe, parce qu’elle m’a semblé surgir sans véritable préparation, comme un brusque changement de direction qui déstabilise tout ce que le récit avait patiemment construit. La révélation finale, spectaculaire, est arrivée trop tard pour s’intégrer naturellement à l’histoire. Pour moi, elle ouvre davantage de questions qu’elle n’en résout. Elle crée même une forme de dissonance avec le réalisme psychologique qui dominait jusque-là.
Le twist, au lieu d’éclairer l’ensemble, m’a donné l’impression de déplacer « De ma famille » dans un registre loin de l’atmosphère intime et douloureuse que l’autrice avait si bien installée. Le drame final, combiné à la révélation identitaire, sature le dénouement au point de lui ôter sa respiration. Des explications m’ont manquée, la logique narrative a vacillé. J’ai ressenti cette désagréable impression d’une conclusion abrupte, venue trop vite qui m’a laissé un goût d’inachevé.
Tout au long du récit, Marlène Charine a patiemment installé les codes du thriller psychologique et du suspense réaliste. Je n’ai pas eu suffisamment de temps pour m’approprier cette nouvelle vérité qui a écrasé mes émotions. Cependant, je n’oublie pas que la fin témoigne aussi de cette impossibilité de tout réparer…. Et cela est venu chatouiller mes certitudes personnelles. Il m’a fallu accepter cette idée que tout ne peut être sauvé par l’amour seul. Et, le véritable arc narratif « De ma famille » est celui de la révélation, pas celui de la rédemption. C’est un choix, le choix de l’autrice, et il faut l’accepter.
Editeur : Calmann-Lévy
Sortie : 15 octobre 2025
300 pages, 20,90 euros
C’est dommage, ça partait bien. Surtout si la fin est décevante, peut être que c’est un rendez-vous manqué ? Merci à toi pour le partage de la chronique 🙏 😘
C’est mon avis, il n’engage que moi. Le début partait vraiment bien. Je crois que cette manie du twist à gogo c’est trop, on n’y croit plus.
C’est à dire qunau bout d’un moment, on l’attend et ce n’est plus forcément un twist. Merci à toi pour ton honnêteté 🙏 😘
Je bégaie du clavier 🙄 , mille pardons
Je n’ai encore jamais lu cette autrice. J’aime bien les twists dans les thrillers 🫣. Même si j’aime quand même quand c’est cohérent et pas tombé comme un cheveu sur la soupe sans qu’il y est eu le moindre indice avant. J’aime les twists ou après tu relis les pages du début et tu te dis « ah mais oui, bien sûr ! ». 😂 Sinon, comme tu le sais, en ce moment, les thrillers et moi, c’est pas la joie.
*ait
J’avais adoré « inconditionnelles ». Je lirai certainement celui-ci bientôt, mais je te rejoins sur la tendance à user et abuser des twists, j’ai un peu de mal avec ça aussi.