« La toute première arme que j’ai tenue a été la main de ma mère. » Ainsi s’ouvre « Nous serons tempête ». Son autrice, Jesmyn Ward, a remporté deux fois le National Award pour un ouvrage de fiction. À ce jour, elle est la seule femme à pouvoir s’enorgueillir de cette distinction.
Le roman raconte le destin d’Annis, une jeune femme réduite à l’esclavage depuis son plus jeune âge. Séparée très tôt de sa mère, elle est vendue, puis contrainte à marcher vers les plantations de Nouvelle-Orléans. Elle survit à la violence, aux fardeaux de la vie quotidienne grâce aux enseignements de sa mère qui n’a jamais cessé de lui répéter : « Ton arme, c’est toi ». Durant ce long et pénible périple, l’esprit de sa grand-mère Aza l’accompagne. Celle-ci semble faire corps avec la nature, capable de parler aux vents, d’ordonner les orages, de faire tomber la pluie.
« Nous serons tempête » entremêle le réalisme de l’esclavage et la présence omniprésente de cette nature alliée qui dessine une voie de résistance.
Dans cette odyssée du corps et de l’esprit, le lecteur navigue entre l’histoire d’une fille et de sa mère, et le chuchotement des esprits et des signes murmurés aux vivants. C’est une lignée matrilinéaire que le lecteur suit, les gestes et les idées transmis d’une mère à sa fille. Ses enseignements sont nombreux, et sages au vu de leurs situations : apprendre à faire corps avec l’ombre, respirer doucement même dans la peur, tirer parti d’un corps que l’on ne possède plus tout à fait. C’est elle qui transmet oralement l’héritage de son peuple et le visage de l’ennemi. De ce legs est issue une sagesse d’action destinée à survivre, à économiser son souffle, à viser juste, à écouter la nature. Alors, toutes, serons tempête en formation.
Le poids des ancêtres tient ici une place prépondérante. Il est principalement représenté par Mama Aza qui s’exprime à la lisière du rêve et de la conscience. Les enseignements ainsi fournis s’ancrent dans la jeune fille et développent chez elle une conscience du vivant. Désormais, elle est capable de sentir les chants de l’eau, d’entendre le danger avant qu’il apparaisse. Entrelacs de morts et de vivants, de voix éteintes et vivaces, « Nous serons tempête » devient l’expression d’une communauté à qui l’on a tout confisqué, jusqu’à la grammaire de ses maux.
Mais avec la nature à son côté, ce peuple même enchainé ne s’éteint pas. Le vent laboure comme une pioche, les tempêtes chavirent les vivants et diffractent les éléments, les rivières métamorphosent les chemins en brèches de fuite. La nature, cet organisme à part entière, est tantôt complice, tantôt adversaire. Tous les éléments sont invités à devenir transmission et langue : ils contribuent à l’épopée d’une seule et même voix et sont aussi les réceptacles d’histoires vécues.
Pourtant, dans cette atmosphère où la nature est vivante, la violence infligée aux corps ne s’éteint pas. Les hommes responsables de la terreur n’ont que faire du vivant. « Nous serons tempête », ordonne à voir l’intolérable. Coups, sévices, viols, punitions atroces, séparation de familles, Jesmyn Ward n’épargne rien de cette réalité. Le commerce des esclaves, les marchés de palpation des corps, les commentaires dégradants, l’argent échangé lors de ces transactions sont racontés avec moult détails. L’écrivaine reste du côté de la prose sensible, parfois elle suggère, parfois elle détaille, mais sans jamais verser dans un voyeurisme obséquieux. Ce refus de baigner dans le sensationnalisme n’affadit pas le propos. Au contraire, le bruit des entraves qui cognent ou des respirations qui peinent devient visible par la pensée.
« Nous serons tempête » est bien un récit de résistance, même s’il n’en prend pas la forme attendue. Comme on peut s’y attendre, il n’est pas question d’insurrection à grand spectacle. Avant tout, Jesmyn Ward montre le courage qu’il faut pour tenir. Pour survivre, il est aussi nécessaire d’observer, d’attendre le bon moment, de détourner l’attention, de repérer le maillon faible. En toute discrétion, mais avec stratégie, « Nous serons tempête » fait naître une héroïne du quotidien qui accorde son souffle aux chuchotis des ancêtres et à la nature. Le lecteur, lui, a son souffle calqué sur son pas.
Ainsi, « Nous serons tempête », se démarque de nombreux récits aux thématiques semblables. Beaucoup choisissent l’exactitude historique alors que celui-ci navigue entre réalité et « réalisme magique » des éléments. Le vent a un visage, l’eau une voix, le ciel un corps, et, lorsqu’ils sont appelés par les ancêtres, ils répondent. Ce réalisme des forces de la nature autorise tout ce que la violence a tenté d’éradiquer. La dimension spirituelle est une véritable ressource qui permet de se connaître autrement et de voir là où l’oeil échoue.
De plus, dans ce roman, la mémoire est féminine. Elle prend sa source dans des traditions transmises par des femmes. Les armes utilisées contre l’oppression relèvent à la fois du cérébral et du corporel, repérer, patienter, sentir, et préservent ainsi le coeur et sa capacité à aimer et à transmettre.
Il reste la question de la langue, et la traduction de Charles Recoursé qui mérite qu’on s’y attarde. « Nous serons tempête » avance grâce à une respiration lente, des phrases amples qui semblent parfois épouser le cours d’une rivière, puis courtes quand le danger vient. L’écriture de Jesmyn Ward est d’une grande poésie. Elle réussit à allier un texte de mémoire et un présent habité par des chants, l’écho de prières, l’importance de la transmission. Le lecteur traverse ce livre dans un climat où il lui est donné la chance de vivre une autre façon d’habiter le monde. L’écrivaine fabrique quelque chose en nous, une alliance entre les morts et les vivants, entre la réalité et la poésie. On devient sensible aux signes, immergés, dans cette nature qui a une voix, au coeur de vies qui nous répondent. Ce texte, à la portée de tous, va au-delà des frontières de la violence. L’esclavage n’est d’ailleurs pas la première chose que l’on retient en le refermant.
« Nous serons tempête » est un savant mélange de précision historique comme socle, de nature comme complice, et de descendance féminine comme colonne vertébrale. À la fois esthétique et éthique, le roman montre quelque chose de très contemporain qui se méfie des images et des raccourcis faciles. J’ai aimé que ce texte soit autre chose de plus grand qu’une suite de scènes difficiles et d’actes barbares. Il pourrait s’apparenter à un manuel de survie et de solidarité qui s’exprime par la poésie. À travers les éléments naturels qui le traversent, il est même possible d’entendre la voix des anciens qui murmurent… Cette constellation de témoignages nous éclaire et nous touche.
Comme l’a dit Oprah Winfrey en parlant de ce texte « On voit à quel point l’esprit et l’âme sont vitaux à sa survie. » Je ne pourrai pas être plus en accord avec cette pensée.
Traduction : Charles Recoursé
Titre original : Let Us Descend
Editeur : Belfond
Sortie : 21 août 2025
240 pages, 22 euros
Existe au format audio pour Lizzie, lu par Frédérique Kamatari, 8h41 d’écoute.
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Un texte éprouvant, mais comme tu le dis teinté d’une certaine poésie. Pas facile en tout cas de ce confronté à de telles violences et ce dire que l’humlain est capable de ça…
Ado, j’étais totalement fascinée(autant que révoltée !) par cette partie de l’histoire, je me documentais à n’en plus finir (avant internet !) et je reste toujours aussi sensible à la thématique. Ce livre est du coup dans ma wish-list depuis sa sortie…
Et de pire encore …. Terrifiant
Celui-ci je l’ai acheté pour la bibliothèque.
Je le lirai pour Mars au Féminin 😉