Aude Bouquine

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Haute-folie de Antoine Wauters Lectures incontournables 2025

« Haute-Folie » trace un sillon dans la terre des vivants. À force de la retourner, et d’y retourner, ce que l’on croyait enfoui remonte. Les morts, les serments, les odeurs. « Haute-Folie » dit l’obligation de parler, de briser les silences d’une lignée qui a trop longtemps tu les secrets des vivants. D’emblée, le roman pose une question centrale : les lieux où nous avons vécu nous quittent-ils vraiment ? La veine du livre tient dans cette idée intelligible et très puissante : un lieu fait nos vies. La « Haute-Folie » contient une force tellurique, un champ magnétique qui attire, retient, rejette, puis rappelle. Un terroir au sens propre du terme qui persiste au nez des vivants. 

Qu’en est-il des êtres qui les ont habités ? Car, « Haute-Folie » est un lieu, une ferme précisément où plusieurs générations se sont succédé, et où les hommes semblent frappés de malédiction. Cette génération d’hommes est placée sous le signe d’un défaut, de chance, d’argent, de mots, et d’une hantise : tenir, malgré tout. Là est sans doute l’une des intuitions les plus fortes du livre : être héritier ne veut pas dire être propriétaire. Tous sont dépositaires d’un silence et d’une dette. 

Le voilà justement, cet homme qui revient pour exhumer le passé. Il rouvre des carnets, remonte le fil de drames. « Haute-Folie » est un roman qui traite des origines, de la mémoire, et s’inscrit dans ces romans noirs ruraux qui luttent contre le silence familial et la transmission des blessures. 

Le roman s’ouvre sur la naissance de Joseph, alors que le vieux tilleul est en feu et que la ferme se transforme en brasier. « Ce garçon du malheur » né de Blanche et de Gaspard sera marqué pour toujours par l’éclair fulgurant du destin. La ferme de « Haute-Folie » n’a jamais été assurée par le père de Gaspard… Le travail de plusieurs vies part en fumée. Cruel destin pour cet enfant de la braise dont la naissance symbolisera toujours la destruction. Il sera recueilli par Léo et Anna, oncle et tante qui choisiront de ne pas lui révéler la vérité. Ainsi, la porte du malheur est refermée et l’avenir reste possible. À cet instant-là, ils n’imaginent pas la longue série d’événements qui deviendra porteuse d’ombres…

Le silence devient l’architecture du roman, mais aussi des générations qui se succèdent. Il façonne absolument tout. Joseph grandit dans des demi-regards, des conversations avec les yeux. À la « Haute-Folie », l’air se raréfie : à force de taire, tout devient suspect. Chercher les blancs de son histoire personnelle, combler les vides devient une obsession. Parfois, son esprit s’égare, semble se court-circuiter quand il approche du but… La raison refuse sa logique. 

Ce roman interroge les habitudes de silence sépulcral des secrets. À qui sert réellement le silence ? Antoine Wauters a réussi un prodige en travaillant en filigrane, et durant tout le roman, ce que l’on transmet vraiment en refusant de transmettre. Et ceci sur plusieurs générations. Le monstre tapi dans l’ombre se perpétue par omission volontaire. L’autre veine du roman raconte le silence et ses séquelles. Il déterre le coût d’un mutisme imposé. C’est là le cœur noir de «Haute-Folie » : une éducation laissée en jachère, des mots jamais prononcés qui s’agglutinent à la façon d’une terre compacte, étouffant l’humus des affects, asphyxiant l’enfant et l’homme.

On ouvre « Haute-Folie » comme on soulève une dalle restée longtemps scellée. À l’intérieur, les pages renferment une chambre d’écho, la chaleur d’un brasier. Un homme y revient après le décès de sa mère, remonte le chemin creusé de sillons, lit les mystérieux carnets retrouvés. Autant de mottes où s’impriment des pas et des voix. « Certains lieux ne nous quittent pas » et la « Haute-Folie » est de ceux-là. Le grain du récit qui travaille soulève la terre et dévoile peu à peu quelques pousses. Celles-ci sont comme des piquets de clôture, empêchant tout à fait de s’égarer. 

Mais « Haute-Folie » est aussi un roman de transmissions et de bifurcations. Ces carnets remontent aux gestes meurtris des aïeux. Ils remontent, comme la sève, jusqu’au fils qui apprend qu’il est « la fusion de tout ça, un mélange d’amour et de haine ». Le livre suggère que la filiation ressemble à un compost : on y jette le meilleur et le pire, cela fermente, chauffe, et de ce mélange naît une possibilité de croissance.

Car, l’hypothèse de salut s’avère aussi fragile qu’une allumette dans la nuit des ciels étoilés. : écrire. Écrire pour nommer ce qui n’a pas été raconté, rendre audible ce qui n’était que bourdonnement. Les mots, les phrases déterrent l’étau du silence. Encore une fois, la littérature devient une planche de salut tendue au bord du vide. Et c’est la langue qui l’emporte, à la fois de façon imagée dans le roman, mais aussi en surface pour celui qui le lit. Elle est taillée comme du verre : précise, nette, poétique, fulgurante. Elle sait être retenue, latente et expressive, elle fend l’air pour laisser apparaître des visions. Elle aide à exorciser, fait remonter la réalité du passé. Ce que « Haute-Folie » dit alors tient en quelques sillons, mais profonds : que nos vies sont des terres de reprise et de jachère, que le silence peut être une violence plus durable que la foudre, que les lieux nous habitent et que l’écriture, enfin, sert à trousser le champ pour qu’il respire.

« Haute-Folie » est construit comme une suite de mouvements dictés par différentes actions, comme « l’incendie », « le pacte », ou encore « l’errance » qui donnent à la fois des balises au récit et segmentent des retours dans le passé pour narrer l’histoire familiale. En parallèle, un narrateur inconnu au début du roman s’exprime dans une écriture en italique. Ces passages sont des extraits des fameux carnets, cent-vingt pour être précis, qui viennent ouvrir un espace à une autre parole. Ainsi, cette construction semblable à un montage en contrepoint donne les grandes directions tout en laissant entendre cette voix, créant des échos ou des contradictions. Cette alternance permet à la fois de condenser l’information, mais aussi de multiplier les points de vue. Quant au narrateur masqué qui n’intervient qu’à dessein, il sollicite l’imagination du lecteur et maintient une belle densité émotionnelle. 

J’ai aimé ce nom de « Haute-Folie » qui résume l’ambition du roman. Monter jusqu’à la Folie, l’apercevoir de loin, marcher dans les pas de ceux qui nous ont précédés en ayant pour mission de mettre à jour des secrets. Plus on l’approche, plus on entrevoit la somme des renoncements et des voiles apposés par des générations précédentes. À cette altitude-là, tout semble s’éclairer. La douleur se lit différemment et devient une carte. 

Il faut bien le dire, ce texte réussit en peu de pages là où beaucoup ont échoué : il dit l’intime sans exhibition, la dévastation sans complaisance, l’espérance avec force. La folie apparaît dans sa globalité, et flotte entre splendeur et crépuscule. « Haute-Folie » ouvre tous nos sens, mais offre également un espace de paix, de silence, et d’introspection. Le silence peut être salutaire pour tenter de comprendre ce qui se trouve sous nos yeux. C’est un roman qui se sent, se ressent, se savoure. De ceux qui parlent à notre inconscient, à notre conscient, à notre âme. Écoutez un extrait de la version audio lue par Alexandre Pallu : vous entendrez le souffle, vous toucherez du doigt la patine de la phrase, et le fragment d’une image. Reste ce que le livre place sous notre peau : la certitude que les êtres ne s’en vont pas tout à fait. « Peut-être que ce qu’on croit perdu continue de vivre en nous».

Roman de l’intime, « Haute-Folie » se visite comme une maison. Il y existe des pièces sombres que vous explorez avec anxiété, et d’autres, plus éclairées, où vous sentez les ondes positives de ceux qui y sont passés avant vous. Près de vous, il y a Joseph, inoubliable, affamé de vérité, éblouissant personnage guidé par sa persévérance. Dans sa quête, il y a quelque chose de l’enfance qui ne l’a jamais quitté, et c’est à partir de là qu’il assemble le monde. À la fin du livre, on n’a pas « refermé une histoire de campagne ». On a rencontré trois hommes qui ne savent pas parler et qui, pourtant, nous ont tout dit.

La beauté de la langue fascine, l’intelligence de la structure séduit, et l’attachement aux personnages hypnotise. « Haute-Folie » ouvre un espace de pensée au coeur de l’émotion. N’est-ce pas rare et sublime à la fois ? Enfin, il m’en reste ce message : la vérité est la seule terre solide où poser les pieds. On ne quitte pas « Haute-Folie », on y revient sans cesse par la pensée. 

Editeur : Gallimard

Sortie : 21 août 2025

176 pages, 19 euros

Existe au format audio chez « Écoutez lire », lu par Alexandre Pallu, 2h47 d’écoute

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12 réflexions sur “Haute-Folie, Antoine Wauters.

  1. Yvan dit :

    J’aime bien l’idée d’un livre qui se visite comme une maison

  2. Aude Bouquine dit :

    Quelle écriture ! Du roman noir comme j’aime

  3. PHILIPPE D dit :

    Il vient de sortir, mais je le vois déjà partout. Un futur gros succès sans doute…

  4. Yvan dit :

    Tu fais de bonnes pioches en ce moment 😉

  5. Aude Bouquine dit :

    Oh pas que ! Mais vu mon retard, je parle d’abord de ceux que j’ai aimés. Le reste si j’ai du temps 😉

  6. Anonyme dit :

    Très très belle chronique ! Je me laisse tenter ☺️

  7. Je suis subjuguée par ta plume, Aude. Tu sais à quel point j’adore ce genre de roman et pourtant, je ne me suis pas arrêtée sur ce livre la première fois qu’il est apparu dans mon champ de vision. Heureusement que j’ai lu ta chronique, car je n’ai pas envie de passer à côté.

  8. Aude Bouquine dit :

    Merci beaucoup Caroline, c’est vraiment gentil, d’autant que cette chronique m’a donné du fil à retordre et pas mal d’heures de travail.
    Tu vas adorer ce livre, il a tout ce qu’on aime toutes les deux, le roman noir rural, la famille, les secrets. Énorme coup de cœur pour mon premier de cet auteur.

  9. J’ai vu ce matin qu’il était dispo en audio. Je pense que je choisirai ce format.

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