« La nuit au coeur » traverse des ténèbres intimes au rythme d’une course haletante qui n’a pour objectif que de fuir la folie des hommes. Tant d’entre nous préfèreraient ignorer les maux qui frappent les femmes de nos sociétés contemporaines, mais cela reviendrait à se mettre la tête dans le sable. Cette violence systémique, impossible à neutraliser frappe sans relâche, et chaque jour qui passe laisse d’autres corps meurtris venir nourrir des statistiques. À défaut d’enrayer le problème par des preuves, des procès, des condamnations à la hauteur des préjudices subis, il reste les mots, et des livres écrits avec la langue des blessures et des traumatismes, comme pour survivre à l’indicible.
Le roman s’ouvre sur une pièce imaginaire où trois hommes qui ne se connaissent pas seraient enfermés. L’un est maçon, l’autre chauffeur, le dernier poète. C’est la narratrice qui les a placés là, métaphoriquement, pour asseoir son pouvoir.
« Dans cette pièce imaginaire – parce qu’il n’y a que dans cet endroit que je peux les réunir, parce qu’il n’y a que dans cet endroit que je peux maîtriser le récit, inverser les rôles, devenir à mon tour un petit bourreau, exercer un pouvoir d’emprise et de fascination, exiger écoute et silence -, dans cette pièce imaginaire donc, je les laisserai mariner un peu, eux qui pensent qu’ils n’ont rien en commun. Ils continueront leur inspection du lieu comme d’autres pissent sur les murs, ils appelleront au secours en vain, ils discuteront et se disputeront. »
D’agresseurs, de bourreaux, ils deviennent proies, contraints à faire face à leurs crimes. Ils ont tous battu, harcelé, abusé, les femmes qu’ils disaient aimer. Derrière les façades de leurs personnalités travesties par la douceur et le charme, ils se sont comportés comme des bêtes sauvages. Aucun statut de réussite sociale, métier, compte en banque, sourire avenant n’est une garantie. Des monstres, invisibles au premier regard, peuvent sortir de leurs boîtes à chaque instant.
Pour leur échapper, Nathacha Appanah narre trois récits, trois fragments d’existence, de trois femmes qui courent. L’une autour d’une table, l’autre à la nuit tombée sur un chemin de montagne, la troisième dans la rue pour atteindre un cabinet médical. Ces courses pour la vie, avec l’espoir de se libérer, de se soustraire aux coups, font de « La nuit au coeur » un récit émaillé de moments symboliques et d’autres de peur panique. Car, aussi rapides soient-elles, ces courses, échappatoires désespérées, suffisent rarement à semer leurs agresseurs. La terreur est omniprésente, chaque minute de la journée. Ces femmes funambules restent seules, puisque personne ne vient à leur secours. Seules face à elles-mêmes, seules face à leurs bourreaux à la rage décuplée par leurs tentatives de fuite.
De ces trois femmes, à trois époques différentes, 1998, 2000, 2021, une seule a survécu : la première, soit la narratrice. Et cette narratrice est Nathacha Appanah elle-même. Elle a couru, elle a fui, elle a survécu. Elle témoigne pour la première fois et c’est cette parole fragmentée qui devient récit, elle au milieu de tant d’autres qui luttent chaque jour pour leur survie. Elle ne veut/peut plus se taire.
« Si c’était un témoignage, il serait à trous. Si c’était un souvenir, il serait imparfait. Si c’était un film, les images sauteraient parfois et par moments le son serait absent. Si c’était une photo, elle serait floue par endroits. Si c’était un livre, il serait à la fois brut et elliptique. »
Par cet acte courageux, avec la littérature pour alliée, elle tue l’invisible, et prend la parole pour toutes les femmes dont le corps a été saccagé et l’estime de soi annihilée. Puisqu’il n’est pas défendu par la société, le corps des femmes, leurs traumatismes, et leurs silences, sera embrassé par la littérature. L’écriture de Nathacha Appanah est performative, et épouse, au plus près, les émotions : courses, répits, peurs, angoisses, apaisement. Phrases courtes, rythme saccadé, architecture elliptique : « La nuit au coeur » palpite et bruisse de plaies, de fureur et de lucidité.
Quels sont réellement les mécanismes de l’emprise ? De quelle façon s’articule la domination masculine ? L’écrivaine en décortique les processus, qu’elles soient sociales, psychologiques ou sexuelles. Examinons le cas de HC, journaliste, poète, figure respectée dans le milieu littéraire, et prédateur sexuel.
« Je ne sais pas ce qui pousse un homme de cinquante ans à séduire une jeune fille de dix-sept ans, à l’amener à rompre avec toute sa famille et ses amis, à la garder des années avec lui, à faire en sorte qu’elle se contente de bien peu, à l’isoler, la domestiquer, à l’asservir, puis le jour où elle voudra le quitter, à lui faire peur, la terroriser, la surveiller, la frapper, la menacer. Je me demande s’il y a préméditation à dresser lentement, brique après brique, un mur autour d’elle afin qu’elle soit inatteignable – physiquement bien sûr mais également moralement, spirituellement. »
HC est un flatteur, il charme par sa culture et son intelligence, il choisit ses proies et les enferme peu à peu dans un isolement total. « Le grooming » ou pédopiégeage consiste à lier une forme d’amitié avec un mineur. Il instaure avec lui une relation affective pour lever ses inhibitions et perpétrer, sur lui, des abus sexuels. La technique est fort bien explicitée dans « La nuit au coeur », et elle est terrifiante tant elle paraît simple, presque naturelle. Cette forme d’approche est invisible et socialement tolérée dans certains milieux, notamment artistiques. La narratrice, puisque c’est elle qui a eu affaire à HC, se retrouve rapidement coupée de sa famille. Mais pas seulement… L’homme dévie ses repères moraux, change son échelle de valeurs. Subrepticement, « l’amour » devient asservissement, car la sensation de liberté ressentie n’est réellement qu’un enfermement dont elle se sent coupable. « Le grooming » est d’une perversité sans nom : la victime n’ose pas se défaire des liens, et son corps devient un territoire annexé par l’ennemi.
« La nuit au coeur » est incontestablement un travail de mémoire. Nathacha Appanah la cartographie comme une carte topographique. Elle remonte le fil de son histoire personnelle, enfance, adolescence, et exhume ses souvenirs gisant dans une fosse commune. À quel moment aurait-elle pu être alertée, qu’a-t-elle raté qui aurait pu s’apparenter à un point de bascule ? Les allers-retours temporels nous permettent de nous glisser sous sa peau et de chercher avec elle. Beaucoup d’émotions se dégagent de ces instants-là, puisque, comme elle, il est difficile de prédire quand sauter du train.
Livre de colère, roman qui s’apparente à un cri, « La nuit au coeur » peut terrasser par ses propos. Sauf que, cette rage est légitime. D’abord, contre les hommes qui assiègent des corps qui se refusent, qui manipulent pour parvenir à leurs fins, qui menacent pour générer la peur. Ensuite, contre les institutions qui n’écoutent pas, ne sévissent pas, ne sanctionnent pas de manière plus ferme. Enfin, contre la société qui juge avec ses « pourquoi n’est-elle pas partie ? » et provoque ainsi la double peine de la violence subie et de la honte.
Mais, et il faut le signaler, « La nuit au coeur » est aussi une forme de reprise du pouvoir. La pièce mentale du début de livre le dévoile instantanément. Dans cette pièce, Nathacha Appanah peut enfermer les agresseurs et les forcer à écouter. Désormais, c’est elle qui détient le monopole de la narration.
Je ne vais pas vous mentir, « La nuit au coeur » est un récit difficile moralement. La littérature permet aussi de briser des silences, de nommer, de disséquer, de se révolter contre ce que subissent les femmes partout dans le monde. Par définition, ce roman devient essentiel. Vous sentirez vos tripes se retourner, votre sang surchauffer, votre respiration se couper, mais ce texte est vital. Gardez à l’esprit que « La nuit au coeur » peut aussi devenir une boussole, la mienne, la vôtre, qu’il épouse la mémoire traumatique pour venir en aide et pour disséquer des mécanismes. Au-delà de la pièce mentale aveugle du début, il ouvre des fenêtres et autres portes vers des espaces d’entraide, d’amitié et de sororité. Essentiel…
Éditeur : Galimard
Sortie : 21 août 2025
288 pages, 21 euros
Existe au format audio chez « Écoutez lire », lu par l’autrice, 7h30 d’écoute.
Quelques chiffres, source ministère de l’Intérieur :
En 2024, plus de 450 100 victimes de violences physiques ont été enregistrées par les forces de sécurité, dont 54 % se déroulaient dans le cadre familial (conjugal ou non), avec 122 600 victimes de violences sexuelles (+7 % par rapport à 2023), la majorité en dehors du cadre familial.
Nos mères, nos filles, nos sœurs, nos amies…
Découvrez aussi : La guerre par d’autres moyens, Karine Tuil.
Pas encore eu la chance de le lire ! Évidemment, un incontournable, semble-t-il !
Merci Aude pour cette belle chronique. J’avais beaucoup aimé « Le ciel par dessus le toit » de cette auteure, un texte fort. Celui-ci semble très difficile mais nécessaire.
Une lecture qui ne peut laisser indifférente, et de laquelle on doit ressortir bouleversée.
Complètement…
Je le lirai mais plus tard… Merci à toi pour le partage de la chronique 🙏 😘