Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Mon assassinat de Katie Williams

Et si la mort n’était plus une fin, mais un nouveau commencement ? Si l’on pouvait réintégrer la société, son foyer, sa vie, une nouvelle version de son corps, après avoir été tuée par un tueur en série ? « Mon assassinat» de Katie Williams débute là où la plupart des thrillers se terminent : au seuil de l’irréversible. C’est ce choix narratif singulier et audacieux qui fait toute l’originalité de ce texte, entre dystopie, thriller et introspection existentielle, qui interroge le fait de répliquer l’être humain à l’ère d’une technologie devenue toute-puissante.

Lou, jeune mère, en couple avec Silas, a été la cinquième victime d’un étrangleur arrêté lorsque commence « Mon assassinat». Mais la Lou du début du roman n’est plus tout à fait celle que son entourage a connue. Son corps a été « répliqué » dans le cadre d’un projet gouvernemental de restauration de victimes de meurtres. Il en est de même pour son esprit, même si elle ne se souvient pas précisément de son agression, sa mémoire immédiate a été altérée. « Restituée » à sa famille « comme neuve », elle réintègre sa vie. Mais pas sans difficulté… Sa fille Nova, 9 mois, hurle à chaque fois qu’elle s’approche d’elle, comme si elle ne la reconnaissait pas, et son mari semble se débattre avec sa conscience. Elle-même ondoie entre la joie d’être revenue et le sentiment de ne pas être à sa place. Elle traverse une véritable crise identitaire.

En restant assez éloigné des codes habituels du thriller, « Mon assassinat» prend les attentes du lecteur à revers. Katie Williams offre une petite surprise stratégique à son lecteur en le désorientant. C’est la période qui découle du meurtre qui l’intéresse, et principalement cet entre-deux généré par les vestiges de la conscience. Lou, dans le flou total des heures qui ont précédé sa mort, découvre que « l’ancienne version d’elle-même » nourrissait des desseins surprenants.

Une question s’impose alors : peut-on être soi-même lorsque l’on n’est que la copie de quelqu’un dont on ignore l’essentiel ? Ces interrogations entre la Lou d’avant et la Lou du présent sont assez fascinantes… L’énigme de l’identité de Lou est bien plus importante que le mystère qui entoure son crime. En effet, qui est-on réellement lorsque l’on hérite d’un passé dont on ne se souvient pas ? On partage avec son corps un ADN commun, des souvenirs jusqu’à un certain point, mais pas les décisions de cette autre version de soi-même…

La valeur ajoutée de « Mon assassinat», et sans doute ce que j’ai le plus apprécié, réside dans la création d’un univers futuriste très proche du nôtre. Katie Williams a poussé un peu les curseurs en mettant la technologie dans chaque recoin du réel. Les outils numériques allongent et distordent nos comportements actuels. Et il faut dire que ce réalisme d’anticipation consolide et renforce l’impact du roman. Une idée glaçante de jeu vidéo y fait son apparition, vous m’en direz des nouvelles. Et cette idée pose la question de notre appétit démesuré pour des distractions malsaines.

L’autrice met clairement en scène une société où toute souffrance devient un produit marketing, et où l’intimité peut être vendue et recyclée. Elle propose une vraie réflexion sur le corps, l’esprit et la mémoire, et l’exposition sociale de la douleur.

« Mon assassinat» s’ancre dans une alternance entre des critiques sociales féroces (marchandisation des émotions, manipulations gouvernementales, fascination pour la violence) et des moments d’introspection purs. Lou est une femme à la dérive. Elle navigue dans sa vie quotidienne, dont elle n’est pas partie intégrante, puisqu’elle est un personnage recréé de toute pièce. Lui a-t-on réellement rendu sa vie ? Par exemple, la maternité est un enjeu de tous les instants.

La relation qu’elle entretient avec sa fille Nova est extrêmement touchante et on ne peut que se mettre à sa place. L’empathie arrive par ce lien réellement ardu. Le rejet dont elle fait l’objet interroge : sa fille ne semble pas la reconnaître. Le socle de leur lien a été rompu, peut-on alors rebâtir une relation à l’identique ?

Katie Williams a choisi une narration à la première personne du singulier, entièrement basée sur la conscience du personnage principal. Cela permet une intériorisation forte et des espaces de flottements où Lou cherche à comprendre qui elle est par ce qui lui est arrivé. Le lecteur est souvent désarçonné par ces enjeux psychologiques, car la construction est volontairement sinueuse. Il navigue entre enquête, interactions sociales, réminiscences du passé et ruminations. 

L’intrigue policière reste longtemps en arrière-plan, et c’est sans doute ce qui fait de « Mon assassinat» un récit original par rapport à ce que l’on peut lire habituellement. Le rythme lent est assumé, puisque l’écrivaine utilise ce temps pour faire naître plusieurs questionnements dans l’esprit de son lecteur. La question, « Qui a tué ? » laisse place à : pourquoi être ressuscitée si on n’a plus la certitude d’être vraiment soi et si des blessures demeurent ? 

Sans rien dévoiler, il me faut tout de même dire quelques mots sur la fin, que j’ai personnellement beaucoup aimée, car elle est très métaphorique et pose question. À mon avis, « Mon assassinat» n’a pas pour vocation de se réduire à une mécanique de suspens, l’essentiel est ailleurs. La preuve ? Pas de twist spectaculaire, mais une fin subtile, intelligente qui ouvre sur d’autres problématiques. 

La narration cherche avant tout à éclairer les consciences en posant des questionnements durables sur les nouvelles réalités arrivées avec les différentes révolutions technologiques. Jusqu’où l’homme est-il capable d’aller ? Les souvenirs, les souffrances peuvent-ils être transmis tels des fichiers numériques ou mieux encore réimprimés dans nos cellules ? Dans ce jeu de miroir entre la version originale de soi-même et la copie, qui est en mesure de se libérer vraiment ?

« Mon assassinat» déstabilise et bouscule les attentes. Il cause un certain inconfort. Il est également innovant, car il ne se place pas dans la logique du thriller efficace au plaisir immédiat de tourner les pages. Il se mérite. Il demande au lecteur de s’impliquer émotionnellement. Ceux qui accepteront ce postulat seront servis et pourront jongler avec tous les questionnements liés à cette parabole à l’ère du clonage humain. Vivre après soi, quel programme intéressant, non ?

Chronique littéraire du roman de Katie Williams, « Mon assassinat », publié aux Éditions Actes Sud le 7 mai 2025.

Traduction : Alexandre Civico

Titre original : My Murder

Editeur : Actes Sud

Sortie : 7 mai 2025

308 pages, 22,50 euros

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11 réflexions sur “Mon assassinat, Katie Williams.

  1. Yvan dit :

    Ben, ça donne clairement envie, hein 😉

  2. Le postulat de départ est très intrigant tout comme les questions qu’il soulève.

  3. Aude Bouquine dit :

    Tout à fait 😉

  4. Aude Bouquine dit :

    Je te le prête

  5. Voilà un roman qui m’intrigue et que je n’avais pas du tout vu passer, alors qu’il semble bien correspondre à tout ce que j’aime.

  6. Aude Bouquine dit :

    Très original !

  7. laplumedelulu dit :

    Ouh la, à manier avec précaution de mon côté. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘

  8. laplumedelulu dit :

    Je pense effectivement qu’il est pour toi celui-là ☺️

  9. Je dois admettre que tu as clairement titillé ma curiosité !

  10. Aude Bouquine dit :

    Yes 🙌

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