« Survivantes » dresse le portrait de quatre femmes qui ont toutes subi la violence des hommes, et survécu aux pires atrocités. Pour chacune, le système judiciaire n’a pas été à la hauteur de leurs espérances, soit parce qu’il les a ignorées, soit parce que les verdicts ont été insolents. Kate, Farrah, Tanya et Cheryl décident alors de combattre elles-mêmes leurs bourreaux. Ce quatuor s’allie pour obtenir une forme de « réparation » ou, croient-elles, au moins une forme de « justice » qui les a délaissées. De « Survivantes », elles deviennent prédatrices. Elles observent, traquent, établissent un plan, puis passent à l’attaque.
« Survivantes » explore la thématique de la justice défaillante, des institutions vacillantes et du prix de la vengeance. Si la vengeance est la seule issue, que reste-t-il de soi-même lorsque l’on devient un bourreau, identique à celui qui a fait de votre vie un enfer ?
Qui sont ces quatre « Survivantes » ? Kate est psychologue, victime d’un évènement traumatique qu’elle a transformé en force. C’est elle qui est à l’initiative du quatuor. Tanya est mariée, mère de famille, et vétérinaire de profession. À ses heures perdues, elle est également chasseuse… à l’arbalète ! Cheryl a appris à gommer toute féminité, elle a la tête rasée, se cache sous des vêtements trop grands pour elle, et surtout, l’une de ses mains mutilée témoigne de ce qu’elle a dû entreprendre pour s’évader. Farrah est une femme sophistiquée, très attachée à son image, mais en proie à des émotions complexes vis-à-vis d’elle-même, mais surtout vis-à-vis de Kate.
Elles ne vivent pas au même endroit, redoublent de prudence pour mettre leur plan d’action sur pied, effacent toute trace de leur passage, ne communiquent entre elles qu’en cas d’extrême nécessité.
La première partie du roman est entièrement consacrée à ces « Survivantes ». Autant dire que Cedric Sire s’est employé à faire de chacune un portrait précis, profond et nuancé, finement analysé. Chacune porte en elle l’histoire d’une agression, la victoire de s’être échappée, les conséquences du trauma. Je veux saluer ici la façon dont l’auteur nous emmène au cœur de la psychologie humaine entre tensions passées et à venir, lumière et zone de profonde obscurité, force et fragilité combinées. Dès les premières pages, il est impossible de ne pas s’attacher instantanément à ces quatre protagonistes, tant le travail fait sur leur personnalité a été conséquent.
La démarche de « Survivantes » est claire : œil pour œil, dent pour dent. Les victimes deviennent des chasseresses de vengeance, les bourreaux se transforment en proies. Je dois reconnaître que ce postulat de départ est assez jouissif, surtout lorsqu’on est une femme, de surcroît intéressée par les sentences rendues dans la vie réelle. C’est un sujet qui apparaît très fréquemment à la table du dîner (avec cinq filles dans la famille, imaginez un peu), souvent à cause de procès en cours ou de verdicts prononcés.
Il faudrait vivre dans une grotte pour ne pas s’apercevoir qu’il y a, aujourd’hui, en France, un système judiciaire totalement dépassé par les affaires qui est censé juger. Les institutions sont débordées, les forces de police manquent de moyens, et les victimes sont trop souvent abandonnées à leurs douleurs. Alors, comment ne pas adhérer à ce groupe de « Survivantes » qui se charge de « réparer la douleur » ? Cédric Sire mélange leurs actions immédiates et les tranches de leur passé, notamment leurs traumatismes, par petites touches. Cette méthode attrape le lecteur, ne le lâche plus et le tient en haleine.
Face à l’inertie judiciaire, il reste la vengeance personnelle. Cette thématique est omniprésente dans le roman, traitée sur différents niveaux, et sous différents prismes. Devenir juge et bourreau ne se fait pas sans conséquence. À titre personnel, je trouve que l’auteur s’en sort très bien dans l’analyse de ces questions morales.
La vengeance est-elle la seule issue ? Est-elle légitime ? Compréhensible ou répréhensible ? Et surtout, en quoi cette vendetta les rapproche-t-elle ou pas de leurs agresseurs ? À la fin, peut-on tous les mettre dans le même panier ? La riposte est une arme redoutable et à double tranchant : antidote et venin. Dans quelle mesure cela affecte-t-il notre humanité ?
Vous vous doutez bien que, sur les 464 pages que compose le roman, les choses ne vont pas exactement se passer comme prévu pour notre quatuor de « Survivantes ». Ainsi, il vous faudra le lire pour découvrir la violence physique et psychologique où il nous entraîne. Je tiens à préciser que certains passages sont extrêmement durs, et les descriptions des sévices ou des représailles sont très détaillées. Mais attention, ces passages insoutenables sont nécessaires pour conférer au récit le reflet d’une certaine réalité.
Comme je l’avais déjà écrit dans la chronique du roman de Johan Gustawsson « Les morsures du silence », le thriller ne me sied désormais que lorsqu’il dénonce un phénomène de société, ou une défaillance manifeste d’un système. C’est le cas ici. Les violences faites aux femmes, les abus, l’absence de réponse aux traumatismes vécus sont des sujets qui doivent nous alerter. La fiction a ceci d’intéressant qu’elle peut tout se permettre, dénoncer, envisager, mais aussi souligner la force, le courage et la résilience.
L’écriture de Cédric Sire est très visuelle et se distingue par son aspect cinématographique depuis « Vindicta ». Le rythme de « Survivantes » est soutenu, l’intensité omniprésente. Autant sur les descriptions que sur les aspects plus psychologiques, l’auteur possède un sens aigu du détail. Ainsi, les atmosphères sont recréées de façon très oppressante, et les émotions sont tangibles. L’ensemble, ambiance et ressenti fonctionne à merveille. Lorsqu’il s’agit d’explorer les émotions humaines, il excelle à transmettre la peur, la colère, la culpabilité, la compassion, la résilience. Les pensées intimes des personnages deviennent celles du lecteur, et il est difficile de ne pas se sentir troublé, voire profondément secoué, une fois le roman refermé. La narration polyphonique apporte une profondeur supplémentaire et une absence de lassitude très appréciable dans des récits plutôt longs. Les changements de point de vue sont nécessaires à l’appréhension de la question qui flotte dans tout le roman : la vengeance est-elle la seule issue et lorsqu’on se venge qu’est-ce que cela fait de nous ?
Même si « Survivantes » n’est pas une œuvre militante, je me suis demandé s’il servait la cause des femmes. Il dénonce la violence qui leur est faite grâce à une exposition brute des réalités, en mettant à la fois la lumière sur les prédateurs, mais aussi sur les victimes. Il aborde la résilience de ces victimes trop nombreuses qui reprennent leur autonomie, et donc leurs vies en main. On notera la diversité des parcours, puisque chaque survivante vient d’un milieu différent, mais incarne également une réponse personnelle au traumatisme. Enfin, « Survivantes » met en avant la solidarité et la sororité, qui, il faut bien l’avouer, manque souvent chez les femmes.
« Survivantes » est à la fois un thriller, mais aussi un plaidoyer pour les violences faites aux femmes, qui dénonce des réponses judiciaires inadaptées, ou totalement aberrantes. Ici, la violence subie est équivalente à la violence rendue. Concernant la fameuse question sur la vengeance, ce qu’elle fait de nous, en quoi ou qui elle nous transforme, il faudra y répondre seul en votre âme et conscience. Bonne chance !
Sortie : 16 janvier 2025
Editeur : Michel Lafon
464 pages, 21,95 euros
Découvrez aussi : Les Morsures du Silence, Johana Gustawsson.
Excellente conclusion. Sinon, content de voir revenir l’auteur après une assez longue absence
Et j’ai senti qu’il y avait mis ses tripes !
je n’en doute pas, au sens propre comme au figuré 😉
Un roman qui semble haletant, en tout cas, le sujet t’a parlé et c’est essentiel.
Je l’attends avec impatience celui-ci. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘
Je me réjouis de cette lecture en approche…
Il faudrait que je renoue avec cet auteur, ça fait un bout de temps que je ne l’ai plus lu.
Ça va te plaire !!
Il est très très prenant !!
Je crois que j’ai mon compte de noir pour le mois 😉
Je n’en doute pas 😉
Là, je lis un Maylis de Kerangal, « Corniche Kennedy », et j’adore ! J’adore le style de cette autrice décidément.