« Et ils vécurent heureux malgré tous leurs enfants », voilà un titre qui en dit long. Dans ce roman, Raphaëlle Giordano décrypte la parentalité sous un angle original. Elle y sculpte toute une galerie de darons et de daronnes, chacun aux prises avec ses propres dilemmes et contradictions dans le grand théâtre de la vie familiale. Andrea est la mère de deux enfants, un garçon qui a déjà quitté la maison pour faire ses études et une fille, Suzanne, en pleine crise d’adolescence qui lui donne bien de fil à retordre. Son mari, Marc, est aux abonnés absents : cela fait bien longtemps qu’il a « délégué » toutes les charges du foyer et de l’éducation. Pour s’occuper de sa petite famille, Andrea a abandonné son job, ses envies, ses amies. À l’aube de ses quarante ans, elle n’en peut plus de tant d’ingratitude, d’injustice et de mépris. Elle est devenue transparente. Lorsqu’elle tombe sur une annonce pour une nouvelle émission de télé-réalité, elle n’hésite pas une seconde à postuler. « La Darons Academy » lui offre une occasion unique de dire tout haut ce qu’elle pense tout bas sur son métier de daronne qui a plein les bottes de daronner. Mais que signifie vraiment « daronner » ?
« Daronner n’est pas une mince affaire ! Je daronne, tu daronnes, nous daronnons… Daronner n’est certes pas un verbe passif. Il s’agit de prendre la responsabilité d’accompagner un être dans son évolution. Rien que ça ! L’élever, l’instruire, le former, le cultiver, le développer, l’entraîner, l’exercer, le discipliner, le façonner…Bref, l’éduquer ! Le daron prend des airs de daronnien, parent galérien qui rame pour ne pas se noyer dans sa mission pharaonique. D’autant qu’il y a des gosses indaronnables ! Résistants aux règles établies. Réfractaires à toute forme d’autorité. Des enfants récalcitrants qui font voler en éclats les piètres tentatives de fermeté éducative de leurs responsables légaux. L’erreur, c’est de daronnailler : daronner petit, laisser la marmaille avoir le dernier mot. Ce qui finit immanquablement en eau de boudin ! Non, il faut voir le daronnage comme une action de tuteurage jardinier et journalier pour aider l’enfant à pousser droit, telle la plante qui a besoin de soutien dans sa croissance. D’où l’émergence logique de conflits d’autorité, particulièrement chez l’adolescent rétif, car comment pourrait-il aimer avoir un bâton coincé dans le dos ? Pour contrebalancer et adoucir le rapport de force, le daronnage suppose aussi un arrosage régulier d’engrais nutri affectifs enrichis d’actifs concentrés de reconnaissance, sous peine de voir le plant se rabougrir ou, pire, finir en mauvaise herbe ! Autant de pression pour le parent peut aboutir à de fréquentes crises de daronnalgie, pathologie de la parentalité douloureuse parfois traitée à tort par des prescriptions de permissivité démissionnaire. »
« Et ils vécurent heureux malgré tous leurs enfants » aborde cette aventure qu’est la parentalité, où l’amour se mêle aux frustrations, où l’humour répond à la fatigue, où l’échec coexiste avec l’espoir.
Soyez les bienvenus dans « La Darons Academy » où plusieurs archétypes parentaux sont réunis. De la « Daronne Équilibriste » à la « Daronne All-Inclusive », chaque personnage incarne une facette de la parentalité moderne. Ces daronnes et darons, avec leurs personnalités distinctes, dessinent une carte complexe des styles de parentalité. Quand la « Daronne Équilibriste » se débat entre son rôle de soutien affectif et la discipline nécessaire, marchant sans cesse sur la ligne fine qui sépare l’autorité de la bienveillance, la « Daronne All-Inclusive » elle est le portrait de la mère sacrifiée, qui donne tout d’elle-même sans jamais rien demander en retour. À travers ces portraits, Raphaëlle Giordano illustre la pression que subissent les parents pour être « parfaits » tout en jonglant avec des attentes parfois contradictoires. Daronner est un acte de résistance quotidien. Dans « Et ils vécurent heureux malgré tous leurs enfants », les parents sont en guerre constante avec les défis imposés par leurs enfants, qu’il s’agisse de caprices, de crises d’adolescence ou simplement d’incompréhensions. L’écrivaine met en scène ces moments ordinaires de tension, révélant à quel point la relation parent-enfant peut être un terrain de luttes intérieures et de sacrifices.
Au-delà des conflits familiaux, « Et ils vécurent heureux malgré tous leurs enfants », interroge aussi la place de la parentalité dans la société actuelle, avec ses modèles rigides et souvent idéalisés. Les daronnes sont sans cesse confrontées aux injonctions sociales : être des « super-daronnes » qui jonglent entre carrière, éducation bienveillante, et relations personnelles épanouies. Cette pression, souvent amplifiée par les réseaux sociaux et les attentes culturelles, rend la quête de la parentalité encore plus complexe. La daronnalité est une mission pharaonique, un sacrifice que la société exige sans jamais en reconnaître la valeur ou les difficultés. Le regard des autres se pose constamment sur les choix éducatifs, scrutant les moindres erreurs et alimentant un sentiment de culpabilité omniprésent chez les parents.
L’idée de la « Darons Academy » apporte l’humour nécessaire pour contrebalancer le sort peu enviable de la femme d’aujourd’hui. Dans cette émission, les « darons » et « daronnes » sont observés, mais également amenés à participer à des jeux durant lesquels ils doivent raconter leur quotidien daronnien. Les anecdotes fusent, les souvenirs affluent, les révélations font flamber les audiences. Quel bien cela fait de partager la complexité de la parentalité pour mieux en rire ! Les échanges avec les autres participants permettent de dédramatiser, de mettre le rôle de parent à distance et d’apprendre les uns des autres. Enfin un lieu sans jugement ! (enfin presque !)
On rit beaucoup dans « Et ils vécurent heureux malgré tous leurs enfants » parce que Raphaëlle Giordano sait capturer avec finesse et humour les absurdités et contradictions de la vie parentale. Elle met en scène des situations du quotidien que beaucoup de parents reconnaîtront : les caprices d’ados, les discussions interminables, les règles parfois insensées que chacun essaie d’imposer. Elle utilise un langage piquant et décalé, notamment en inventant des termes et en se jouant des clichés sur la parentalité.
Dans la version audio publiée chez Lizzie, Léovanie Raud a capturé le ton parfait pour raconter les tribulations d’Andrea et des autres parents. Son ton est vivant, complice et léger, presque comme si elle se confiait à une amie proche. Elle alterne avec brio entre une voix espiègle et moqueuse lorsqu’elle décrit les scènes cocasses ou absurdes, et un ton plus tendre et emphatique lors des moments de vulnérabilité des personnages. Lorsqu’elle aborde des passages humoristiques ou des situations embarrassantes de ces « darons » et « daronnes », elle insiste avec un brin d’ironie, rendant un bel hommage à l’humour incisif de l’auteure. Elle navigue entre amusement et émotion, dans un style vif et accessible, pour faire ressentir l’esprit pétillant et la tendresse qui imprègnent « Et ils vécurent heureux malgré tous leurs enfants ».
Raphaëlle Giordano a un véritable talent pour dépeindre des scènes de la vie courante avec une ironie tendre et des dialogues vifs, créant des personnages attachants et hilarants parce qu’ils sont imparfaits. Ces parents exaspérés qui naviguent entre l’autorité et la tendresse font sourire, car ils sont profondément humains et touchants dans leur maladresse. Le rire vient d’une forme de catharsis : on rit des échecs, des conflits et des petites victoires de ces parents parce qu’ils révèlent une vérité universelle et réconfortante sur la difficulté de bien faire, et surtout, sur l’impossibilité d’être parfait. Toute ressemblance avec des daronnes ayant vraiment existé serait purement fortuite…
Dans « Et ils vécurent heureux malgré tous leurs enfants », Raphaëlle Giordano dédramatise la quête de la perfection parentale. Daronner consiste en une série de tentatives, d’échecs et de petites victoires. Les parents ne sont pas des héros infaillibles, mais des individus remplis de doutes, de regrets et de résilience. Lors de crises aiguës de « daronnalgie », cet épuisement face à l’immensité de la tâche, il faudrait s’éloigner, prendre du recul et respirer un bon coup. (je recommande aussi la « car therapy » = crier dans sa voiture toutes fenêtres fermées) La « daronnalité » n’est finalement que la preuve d’un amour inconditionnel, et d’un engagement profond.
À toutes les daronnes épuisées, découragées, abattues, débordées, au bord de la crise de nerfs, écoutez « Et ils vécurent heureux malgré tous leurs enfants » !
À tous les darons qui ont quitté le navire par facilité, par manque de disponibilité, par peur du conflit, prenez-en de la graine. La femme invisible qui œuvre sous votre toit pourrait bien se rebeller et aller raconter vos petits secrets à la télévision !
Parution aux éditions Récamier le 17 octobre 2024 – 336 pages
Parution aux éditions Lizzie, lu par Léovanie Raud le 17 octobre 2024 – 8 h d’écoute
Tu me l’avais dit mais c’est évident ! Il me le faut !
En audio, c’est un bonbon ! Que j’ai ri !
Je n’ai lu qu’un seul livre de cette autrice et je n’avais pas du tout aimé. A l’époque, je pensais avoir entre les mains un roman léger, alors qu’en réalité c’était un « faux roman », orienté développement personnel. Bref, c’est rare quand ça m’arrive, mais je n’ai pas envie de récidiver. En tout cas, tu sembles avoir beaucoup apprécié ta lecture et ta chronique est géniale, comme toujours.
J’aime pas le développement personnel et celui-là n’en est pas un, d’où l’engouement 😉
Pas aimé le premier lu non plus, je l’ai carrément abandonné. Mais je veux bien lui laisser une chance à cette Daronne qui daronne. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘
J’en ai lu 4 de cette auteure et j’ai acheté le précédent. Je lirai sans doute celui-ci dans quelques…mois, années???
C’était mon premier, je ne suis pas très développement personnel et celui-ci ne l’est pas !
C’est très drôle en audio !