Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Trauma(s) de Karine Giebel

« Trauma(s) » s’inscrit dans la continuité de « Blast », regroupé dans une duologie « Et chaque fois, mourir un peu ». Karine Giebel y explore les conflits qui ont agité et agitent encore le monde, et le métier de soignant dans des conditions extrêmement difficiles. Ce second tome s’attache à plonger dans les souvenirs et les traumatismes des protagonistes, notamment ceux de Grégory, médecin humanitaire, entre actions entreprises dans des poudrières, prises d’otages et déchirures personnelles.

« Trauma(s)» s’ouvre sur Grégory et ses compagnons humanitaires en mission en Afghanistan, alors qu’ils sont les victimes d’une captivité brutale et violente. Les conditions de vie sont déshumanisantes, ils subissent non seulement les tortures physiques, mais aussi la terreur psychologique exercée par leurs ravisseurs. La dureté et la cruauté s’invitent dans votre esprit et je dois vous avouer que certaines scènes sont glaçantes de réalisme.

Il a été reproché à Karine Giebel d’établir un « catalogue » des conflits ayant agité notre planète depuis 1992, sauf que, la réalité est qu’elle n’invente rien. Tout ce dont elle parle, tous les endroits où elle nous emmène, tous les affrontements qu’elle énonce après de nombreuses recherches, aussi sanglants soient-ils, ont réellement existé et existent encore dans certaines régions du globe. Je veux bien qu’on se bouche les oreilles et qu’on se bande les yeux, mais il y a un moment où il faut avoir le courage de regarder la réalité en face. La planète est en feu de toute part parce que l’homme a un ego si démesuré, il est si arrogant, et si sûr de son « bon droit » qu’il trouve normal d’envahir des territoires, d’attaquer des civils, de provoquer des centaines de milliers de morts. C’est insoutenable, mais c’est le miroir de l’état du monde. 

J’ai choisi de lire et d’écouter le livre audio en alternance. Dans sa version audio, « Trauma(s)» est lu par l’impressionnant Thierry Blanc, que je trouve absolument remarquable dans l’interprétation du rôle de Grégory. Ce tome 2 décrypte principalement le syndrome post-traumatique qui « blast » la vie de Grégory, cet infirmier engagé pour sauver des vies. Sa captivité en Afghanistan devient le déclencheur d’une spirale de traumatismes et évolue de survivant de guerre à prisonnier de son propre esprit.

Karine Giebel utilise l’expérience de la captivité pour explorer le traumatisme extrême provoqué par la violence et la privation de liberté. Chaque journée devient une lutte pour la survie physique et mentale, et c’est justement l’aspect psychologique du vécu et de ses conséquences que l’écrivaine va décortiquer, car cette détention forcée qui crée un état d’hypervigilance et de peur omniprésente est la première couche du trouble du stress post-traumatique, le début d’une descente aux enfers. 

« Trauma(s)» est une plongée dans les mécanismes de survie psychologique face à un danger mortel et prolongé. La dissociation, par exemple, devient un réflexe de survie. Grégory se détache de la réalité, revisite mentalement des souvenirs heureux pour se distancer de la douleur et du désespoir de la situation. Cette fragmentation de la conscience est si bien reconstituée que même le lecteur en vient à douter de la véracité de ce qu’il lit parfois : les flashbacks incontrôlables qui reviennent tout au long du récit sèment le trouble.

Pour des raisons que je ne dévoilerai pas, Grégory se retrouve rapidement interné dans un hôpital psychiatrique, un lieu qui, sous le prétexte de vouloir le soigner, devient une prison plus insidieuse encore que le trou afghan. Je n’ose imaginer les témoignages et recherches que Karine Giebel a dû effectuer pour en arriver à un tel degré de réalisme et retranscrire avec tant de justesse ce qu’y subit Grégory. Pris au piège de ses propres souffrances par des traitements impitoyables, des pratiques inhumaines, l’enfermement psychologique semble être la seule solution possible pour échapper aux horreurs du passé. Clairement, « Trauma(s)» questionne la médication excessive, la toute-puissance du personnel (et leur métier si difficile). Si les patients sont physiquement protégés d’eux-mêmes, ils sont dépourvus d’autonomie et de dignité.

Ce miroir entre l’enfer tangible de la captivité en zone de guerre et l’enfermement psychiatrique se révèle être une double peine pour Grégory, et par moment, j’ai eu la sensation que se retrouver au fond d’un terrier en Afghanistan était un sort plus enviable que d’être « soigné » dans son propre pays. (Et c’est sans doute ce que Karine Giebel a voulu montrer.) C’est dire à quel point la confrontation des souffrances de l’humanitaire touche au coeur. À l’audio, Thierry Blanc vous glace littéralement le sang. Le stress post-traumatique se manifeste à travers des crises d’angoisse, des souvenirs violents, et une incapacité à se reconnecter avec le monde extérieur. Les cauchemars incessants et les visions d’horreur vécues, mais aussi les « Trauma(s)» liés à sa vie personnelle ne quittent jamais Grégory. Et nous non plus.

Au cœur des ténèbres des « Trauma(s)», il y a pourtant une lueur qui éclaire la nuit. Si vous voulez connaître la définition de l’amitié, lisez ce livre. Paul, l’ami médecin de Grégory, reste omniprésent et devient un ancrage vital pour rester dans la réalité et continuer le combat. Leur amitié, renforcée lors des interventions médicales, où chacun dépendait de l’autre pour sauver des vies, a construit des liens inaltérables. Lorsque les deux amis sont pris en otage, cette amitié devient leur bouée de sauvetage : ils partagent leurs peurs et leurs douleurs, tentant de se protéger psychologiquement de l’horreur environnante. Enfermé à « Pandémonium », l’amitié et le soutien de Paul persiste, comme un soutien invisible, devenant un remède contre la désintégration de son identité et de sa santé mentale. Paul demeure pour lui un symbole de résistance et de fraternité. Cette amitié, moteur de survie psychologique, agit comme un rempart contre la déshumanisation progressive qu’il subit sous l’effet des traitements, réaffirmant ses valeurs et son courage.

Au-delà de tout ce que j’ai évoqué plus haut, j’ai été fascinée par la façon dont Karine Giebel explore le pouvoir d’autoprotection du cerveau et la résistance du corps humain. Le réflexe de survie par lequel le cerveau de Grégory réprime certains souvenirs trop douloureux, les isole comme dans un « coffre ». Ce mécanisme est décrit comme une forme de protection instinctive contre des traumatismes insupportables quand l’esprit n’est pas prêt à les affronter. Quant au corps, force est de constater qu’il ne cède pas si facilement même lorsque l’on veut mourir. A contrario, Karine Giebel montre également à quel point il peut se battre contre les tortures et la chimie.

« Trauma(s)» présente une vision où la captivité physique n’est qu’une étape vers une prison mentale plus durable. Le syndrome post-traumatique est un ennemi invisible, ancré dans l’esprit, qui continue de briser les victimes bien après la fin de leur épreuve physique. Karine Giebel dépasse le simple récit de guerre pour poser des questions fondamentales sur la survie psychologique, « cette guerre intérieure », l’identité et les limites de la résilience humaine. Mais « Trauma(s)» met aussi en lumière cette amitié, espace de survie mentale et de résistance silencieuse, qui sauve de tout. Un témoignage de la manière dont des liens humains sincères et éprouvés peuvent transcender les épreuves les plus sombres et les plus insidieuses. Karine Giebel joue sur le contraste entre la dureté de l’univers extérieur et la sensibilité intérieure des personnages et explore avec brio la condition humaine dans des conditions extrêmes. En mettant en avant la vulnérabilité de ces hommes et femmes face aux souffrances qu’ils endurent pour sauver des vies, elle crée une histoire qui nous confronte à la fragilité de l’existence, tout en soulignant la force du lien humain. Excellent, du début à la fin !

« Trauma(s)» est sorti aux éditions Récamier le 10 octobre 2024 – 768 pages

La version audio est sortie chez Lizzie le 24 octobre 2024, lue par Thierry Blanc — 27h21 d’écoute.

Chronique du tome 1, Blast – Et chaque fois, mourir un peu, Karine Giebel.

D’autres avis sur le roman – Babelio

10 réflexions sur “Trauma(s), Karine Giebel.

  1. Vraiment « excellent « , tout à fait 😆

  2. laplumedelulu dit :

    Grégory et Paul ❤️ cette histoire nous laisse des cicatrices indélébiles.
    Ce sourire, il est pour toi 😊
    Merci à toi pour la chronique 🙏 😘

  3. Ça fait bien longtemps que je n’ai pas lu Karine Giebel, mais par contre, le fait que le livre audio soit lu par Thierry Blanc me donne envie de le découvrir !

  4. PHILIPPE D dit :

    J’adore Giebel et je lirai cette duologie quand les deux seront sortis en poche

  5. J’ai déjà trouvé le premier vraiment dur, j’ai peur pour Grégory maintenant… mais il sera lu rapidement 🤩
    Ce qui me fait peur dans ta chronique, même si je le savais déjà, c’est ce constat de l’absence de limites des hommes. On ne pourra pas dire qu’on n’avait pas été prévenu… 😔

  6. Aude Bouquine dit :

    Ce tome 2 est terrible…

  7. Après Köping, je devrais peut-être éviter de me lancer dedans tout de suite… je vais aller piquer un tchoupi à ma filleule 🫣

  8. Aude Bouquine dit :

    😂😂😂, je crois que c’est mieux 😂

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