« Pour ne rien regretter » reprend le flambeau de « Nous rêvions juste de liberté ». On y entend méditer Henri Loevenbruck, comme s’il livrait le testament d’un homme sur le point de tirer sa révérence, décidé à dire tout haut ce qu’il rumine depuis un bon moment déjà, tout bas. Sauf que, derrière le rocker qui chantonne, « The River », l’esprit rêveur, mais affûté, au guidon de sa bécane, il y a l’ombre de Bohem et cette idée que « La liberté c’est un boulot à plein temps. ». Dans « Pour ne rien regretter » une nouvelle voix émerge, une drôle de gamine à qui un certain monsieur asperger a donné quelques trucs en plus dont l’aptitude de formuler de la poésie brute grâce à une syntaxe singulière.
« Je m’appelle Véra parce que mes parents m’ont donné le nom d’une petite fille qui était morte, et c’est pas toujours évident de porter le nom d’une petite fille qui était morte, et c’est pas toujours évident le nom d’une morte, au niveau du devoir. Mais c’est un joli prénom, tout de même, et avec seulement quatre lettres, en plus. Véra c’est “voir” au futur, ce qui est déjà pas mal, comme ambition. À l’envers, ça fait “a rev”, et c’est encore mieux pour l’espérance. »
Enfant de Melaine et Mani, fille spirituelle de Bohem, nièce de Freddy, Véra vit à Providence avec sa mère, depuis que « (…) papa a décidé d’arrêter de vivre, parce que c’était devenu très fatigant pour lui de pas se jeter par la fenêtre. » Véra est une petite fille qui semble avoir posé son regard sur le monde depuis une autre étoile. Grâce à monsieur Asperger, et « Pour ne rien regretter », elle flotte dans un univers où les règles sociales et émotionnelles dansent à contretemps, créant une harmonie qui n’appartient qu’à elle. Chaque phrase qu’elle prononce semble passer par un filtre magique, parfois bancal, mais débordant pourtant de poésie. Véra a cette étrange capacité de toucher l’âme sans qu’on s’y attende, avec son vocabulaire décalé et ses mots malhabiles, mais justes, qui semblent s’échapper d’un rêve enfantin. Elle a un grand sens de « la Maison Commune », notre planète, et quand elle parle du monde, c’est avec la douceur d’une caresse sur l’épaule, et l’humour innocent qui fait chavirer les cœurs. On l’aime follement pour ses maladresses et ses vérités désarmantes, pour son regard tendre sur des choses que nous, avec nos yeux trop ordinaires, avons fini par oublier de voir.
« Je ne sais pas… peut-être, parce que j’ai fini par comprendre qu’on a été vraiment très cons de pas faire plus attention à la nature, nous, quand on était minots, et qu’on l’a trop abîmée. On s’en foutait un peu, c’était pas nos affaires. Mais vous, vous avez pas le choix. Va falloir que vous la répariez, à cause de nous. Et comme il me semble bien que tu l’aimes, toi, la nature, je me dis que peut-être ça pourrait te donner des idées sur quoi faire quand tu seras grande. »
Freddy est l’incarnation d’un monde en déclin, une époque où l’on croyait que la liberté se mesurait en kilomètres parcourus et en rêves d’acier vrombissant. Dans son insouciance, il a brûlé du pétrole comme on souffle des bougies d’anniversaire, ivre de vivre sans se soucier du lendemain. « Pour ne rien regretter », Il faisait partie de cette génération qui, le vent dans les cheveux et les mains serrées sur le guidon de sa bécane, n’écoutait pas les murmures de la terre qui s’épuisait. Le rapport Meadows, paru en 1972, sonnait déjà l’alarme, mais Freddy et les siens, dans leur soif de vivre, avaient fermé les yeux. Ils avaient surconsommé sans mesure, croyant que la fête serait éternelle. Pourtant, derrière chaque trajectoire enflammée de ces jours insouciants, il y avait un crépuscule qui se dessinait, une nature qui souffrait en silence. Aujourd’hui, Freddy est une ombre du passé, un témoin d’une liberté mal comprise, où l’on a confondu vivre intensément et épuiser ce qui nous fait vivre. En Freddy, il y a un petit morceau de chacun d’entre nous.
Freddy et Véra, deux âmes séparées par le temps, se retrouvent au seuil d’une nouvelle ère, là où l’horizon s’embrase de promesses. Lui, avec son regard fatigué par des années de course folle, voit en elle l’étincelle d’un monde qu’il n’a pas su protéger, et pourtant, un monde qu’il peut encore chérir. Il sait maintenant que la liberté ne réside plus dans la vitesse, mais dans l’amour pour la terre. Véra, avec son langage poétique et son regard différent, lui montre des chemins qu’il n’aurait jamais pu imaginer. Elle parle de la Maison Commune avec une douceur qui touche Freddy au plus profond de lui. Ensemble, ils tissent des ponts entre hier et demain, entre l’insouciance passée et la sagesse retrouvée. Freddy, avec sa force d’autrefois, soutient Véra dans ses combats, lui tend la main pour planter des graines d’espoir là où il a laissé des traces de cendres. Dans cette alliance improbable, une harmonie renaît, celle où le monde d’hier fait enfin la paix avec celui de demain, et où ensemble, ils veillent sur la Maison Commune, comme deux gardiens du même rêve, « Pour ne rien regretter »…
À Providence, la ville au nom prophétique déjà présente dans « Nous rêvions juste de liberté », le vent du changement souffle avec une douceur nouvelle, loin des fumées du passé. Ici, la décision de sortir de l’ère industrielle et numérique n’est pas un renoncement, mais une renaissance semblable au chant des arbres et au murmure des rivières. Les rues se remplissent de lumière et d’espoir, car cette ville n’est pas le théâtre de la fin, mais celui d’un début. Providence devient l’écrin d’un avenir où les libertés s’étendent comme des ailes déployées, où l’humain retrouve sa place au cœur d’un monde apaisé. Ce n’est plus la course effrénée pour tout consommer, mais un temps pour respirer, pour vivre mieux, pour aimer plus. L’énergie qui jaillit ici n’est plus celle qui épuise la terre, mais celle qui éclaire les esprits. L’avenir s’écrit avec des mains solidaires et des cœurs unis, et la liberté, au lieu de se restreindre, s’agrandit sous le ciel radieux de Providence.
Et c’est précisément lors de ce combat où David va affronter Goliath que le récit « Pour ne rien regretter » imaginé par Henri Loevenbruck se métamorphose en une dystopie positive où le coeur du monde renaît. David, ou le Brasier « Le brasier est un groupe activiste résistant qui revendique une philosophie de la rébellion par la non-violence et la désobéissance civile. Sa flamme ne s’éteindra pas tant que la maison commune et ses occupants continueront d’être piétinés par Goliath et ses pairs. », contre Goliath immense colosse qui incarne toutes les entreprises géantes présentes dans notre quotidien, pillant sans relâche la Maison Commune. Le Brasier devient l’étincelle de cette rébellion nouvelle, où la non-violence et la désobéissance civile deviennent des armes plus puissantes que la force brute. Ensemble, ces rebelles refusent de céder à la fatalité et portent une flamme inextinguible, celle d’un futur où la solidarité, la justice et le respect de la terre prévaudront sur l’oppression systémique. Dans ce tournant inattendu du roman, la dystopie devient le terreau fertile d’une renaissance, où la rébellion pacifique ouvre un chemin vers un avenir où les libertés s’élargissent, où l’humanité et la nature cohabitent enfin en paix.
Véra est comme une étoile filante qui traverse la littérature avec une grâce à part, laissant derrière elle une traînée de lumière douce. Elle porte en elle le mystère du syndrome d’Asperger, qui lui offre un regard unique, presque enchanté, sur le monde. Elle observe chaque détail comme une fleur fragile que personne d’autre ne remarque, et ses mots, tissés d’étranges beautés, résonnent avec une musicalité singulière. Son langage, parfois maladroit, est d’une poésie brute, ses phrases décalées, aux échos subtils, bouleversent par leur justesse inattendue. Avec ses étranges tournures, elle réinvente les expressions, leur redonne une vie nouvelle, et c’est cela qui la rend si attachante. Véra aime passionnément la Maison Commune, cette terre que nous partageons, et elle la protège comme on protège un trésor enfoui, « Pour ne rien regretter ». Son cœur bat à l’unisson des arbres, des rivières, et de ceux qu’elle aime, même si elle ne sait toujours comment le montrer. C’est dans son langage, poétique, tendre, presque enfantin, que se dévoile toute sa beauté. Elle ne cherche pas à plaire, et pourtant, on l’aime follement, parce qu’elle touche ce qu’il y a de plus simple et de plus pur en nous. Elle restera l’une des héroïnes les plus touchantes de mon panthéon littéraire.
Dans « Pour ne rien regretter », l’avenir ne plonge pas nécessairement dans l’ombre, car il est permis d’espérer. Le roman nous offre un message lumineux, où l’alliance de deux générations — celle de Freddy, l’homme du monde d’hier, et celle de Véra, le souffle du monde de demain — devient la clé d’un futur apaisé. Agrémenté de nombreuses références littéraires et musicales qui donnent au récit un ancrage dans le réel, le lecteur devine en substance les opinions d’Henri Loevenbruck lui-même. A travers les voix de Véra et de Freddy, il entreprend un diagnostic de notre société actuelle et dresse le portrait de ce qu’elle pourrait être. Il y a quelques mois, lorsqu’il a fait ses adieux à Goliath et ses acolytes, il exprimait déjà une vision différente pour un futur plus bienveillant.
Ce récit prouve que l’avenir, même dans les moments les plus incertains, n’a pas besoin d’être teinté de désespoir. Ces deux générations, autrefois distantes et incomprises, trouvent dans leur union la force de réinventer un chemin où la paix et la solidarité prévalent. Ensemble, elles forgent un nouveau pacte avec la terre et la maison commune, réconciliant l’insouciance passée avec la sagesse retrouvée, et montrant que même au cœur des romans, il est toujours permis d’espérer. Magistral et d’une beauté fulgurante !
Parution chez XO éditions le 24 octobre 2024 – 329 pages
Parution chez Lizzie le 24 octobre, lu par Charlotte Campana – 7h33 d’écoute
NOUS RÊVIONS JUSTE DE LIBERTÉ, Henri Loevenbruck – Le livre de poche, sortie le 29 mars 2017
Bravo Aude pour cette magistrale chronique.
J’attends ce livre depuis ma dernière rencontre avec Henri au salon du livre de Vannes fin mai dernier. Il semblait très fier de son travail sur ce livre. Ton ressenti confirme qu’il peut l’être.
J’avais si peur de cette suite… Quelle beauté ♥️
L’anonyme, c’est crostif
Je n’étais pas sûre de lire cette suite, par peur de ne pas être autant emballée que je l’ai été avec Nous rêvions juste de liberté. Ta chronique me rassure et me donne envie d’y plonger sans attendre. J’ai envie de retrouver ce style que j’aime tant, et de rencontrer Vera !
Comment je l’attendais celui-ci ! Tellement j’ai aimé Nous rêvions juste de liberté…
Déjà sortir Bohem de ma pal. Quelle belle chronique pleine de grâce. Merci à toi 🙏 😘
Moi aussi je l’attendais avec grande impatience ♥️
Oh oui, il faut que tu le lises avant que le film sorte 😉
J’ai adoré « Nous rêvions juste de liberté »; j’ai beaucoup aimé aussi « J’irai tuer pour vous ». Il faudrait que je continue à découvrir cet auteur, même si j’ai arrêté la lecture de « Les cathédrales du vide ».
Comme beaucoup, une suite à ce roman qui m’a vraiment marquée comme rarement me faisait peur, mais tes mots (que je relis ce matin) sont vraiment convaincants ! Quelle magnifique chronique ❤️🔥