« Bien-être » est le second roman de Nathan Hill où trois personnages sont mis en lumière : un homme, une femme et le temps qui passe. Jack et Elizabeth se rencontrent en 1993 alors qu’ils sont tous deux étudiants à Chicago. Ils ne se connaissent pas, ne se sont jamais croisés à la fac, mais leurs immeubles respectifs se font face. Ces nouveaux logements n’ont pas été conçus pour l’habitation, celui de Jack était une usine, celui d’Elizabeth, un entrepôt. Ainsi, seule une petite fenêtre permet aux regards de s’évader vers l’extérieur. Chaque soir, sans le savoir, ils s’observent mutuellement tant ils souffrent de solitude. Ils s’attendent, se contemplent et se devinent au rythme des lumières qui s’allument et s’éteignent. « Et donc, ils sont là tous les deux, suspendus dans la pénombre. Dehors, la neige tombe, épaisse et silencieuse. Dedans, ils sont seuls, chacun dans son petit studio, dans un vieil immeuble croulant. Ils ont tous les deux éteint les lumières. Ils guettent tous les deux le retour de l’autre. Assis près de leur fenêtre, ils attendent. Ils ont les yeux rivés sur le côté opposé de la ruelle, sur la pénombre d’un appartement et, sans le savoir, ils se regardent. »
C’est dans un bar qu’ils échangeront leurs premiers mots. Lui s’y trouvait avec la mission de faire des photos pour immortaliser « la mémoire du bâtiment », elle, parce qu’elle y a été traînée. Jusqu’au fameux « Et toi ? (…) Le coup de foudre. T’en penses quoi ? » Fin du premier chapitre titré « Viens avec », digne d’une comédie romantique.
Puis, tout va très vite : quotidien partagé chez lui ou chez elle, mariage, enfant et emprunt bancaire pour acheter « leur maison pour la vie ». Le lecteur les retrouve au chapitre 2 intitulé « Double suite parentale ». Ils ont vingt de plus. Le personnage invisible du début de « Bien-être » est bien présent et il commence à faire son œuvre : le temps. Vingt ans plus tard, où en sont-ils ? Quel poids le temps a-t-il eu sur leur coup de foudre et comment leur relation a-t-elle évolué ? Au revoir les papillons dans le ventre du chapitre 1, bye bye la fusion du « deux en un », bienvenue dans la réalité de terrain ! C’est à l’occasion de l’aménagement de leur nouvel appartement, « leur maison pour la vie », que des fêlures se font sentir et que les dissonances éclatent. Avez-vous déjà observé ces couples qui s’engueulent dans le rayon déco chez Ikea ? Nous en sommes là. D’une bulle protégée, ils sont désormais deux entités bien distinctes. Chacun a évolué à son rythme et à sa façon, a développé son « moi » intérieur et l’a fait parallèlement aux changements qui ont frappé le monde. Sommes-nous tous, à un moment de nos relations, dans le bas de la courbe en U ?
« Ah oui bien sûr, la courbe en U : elle y avait souvent fait référence ces derniers temps, chaque fois que Jack la bousculait de cette façon-là. Un phénomène bien connu de certains économistes et des psychologues comportementaux, selon lequel, sur une vie, le bonheur avait tendance à suivre un schéma familier : les gens étaient plus heureux dans leurs jeunes années puis pendant leur vieillesse que pendant les décennies du milieu. Le bonheur était à son maximum autour de la vingtaine, puis à nouveau vers soixante ans, mais il touchait le fond entre les deux. Et c’était là que Jack et Elizabeth se trouvaient en ce moment, au fond de cette courbe, au milieu de leur vie, période qui s’illustrait beaucoup moins en réalité par les fameuses “crises de la quarantaine” (un phénomène finalement plutôt rare puisque seulement 10 % des gens affirmaient en vivre une) que par sa lente et déroutante glissade vers une insatisfaction et une frustration chroniques. C’était, Elizabeth insistait bien là-dessus, une constante universelle : la courbe en U concernait aussi bien les hommes que les femmes, les couples mariés que les célibataires, les riches que les pauvres, les actifs que les inactifs, les diplômés que les non-diplômés, les parents que les sans-enfants. Quel que soit le pays, quelles que soient la culture et l’origine ethnique, des décennies d’études démontraient scientifiquement qu’en milieu de vie les gens portaient en eux, en permanence, un sentiment qui, statistiquement parlant, était semblable à la perte d’un être cher. Voilà ce qu’on éprouvait, soutenait-elle, voilà à quel point on était loin de son pic du début de la vingtaine, selon les mesures objectives du bien-être. »
C’est précisément la thématique que développe Nathan Hill : l’amour peut-il survivre au test du temps et aux oscillations de la société ? L’écrivain utilise cette base pour développer une multitude d’autres sujets. Certains se passent dans le présent, d’autres dans le passé (jusqu’à la troisième génération de l’arbre généalogique d’Elizabeth), des souvenirs, des anecdotes, des points de vue, des frustrations, des avancées de la société. De nombreux thèmes sont exploités, sans forcément de logique (dans un premier temps en tout cas), lors de passages graves ou encore hilarants écrits avec une verve inimitable. Même si l’heure est grave, on peut quand même s’en sortir avec humour et celui de Nathan Hill est caustique ! Les voix de Jack et d’Elizabeth étoffent le récit au présent, pour raconter à la fois leur quotidien, mais aussi permettre une photographie de la vie américaine, de la dynamique familiale et des préoccupations de la société moderne. « Bien-être » est aussi le nom de la clinique dans laquelle travaille Elizabeth. Elle y teste des traitements grâce à des études en double aveugle, et se prend d’une passion pour le placebo dès qu’elle en découvre les effets spectaculaires sur ses patients. Sous un prétexte scientifique, elle en use et en abuse jusqu’à concocter le philtre d’amour censé vous faire retomber amoureux comme au premier jour.
Quant à Jack, dont la passion a toujours été la photographie, il continue ses expérimentations en même temps que son métier de prof non titularisé. « La photographie sans appareil photo, comme il l’écrirait dans de nombreux articles universitaires sur le sujet, était non seulement une forme artistique viable, mais aussi la plus vraie, la plus pure, la plus réelle des versions existantes de la photographie, puisque après tout l’instrument essentiel de l’ensemble du procédé photographique n’était pas l’appareil photo mais bien la photosensibilité des réactions chimiques. C’était cette matrice-là qui nous permettait de voir ce que voyait un appareil photo. Sans elle, ce dernier était réduit à n’être que l’association inutile d’un miroir et d’un objectif. Aussi, le genre de photographie auquel Jack se livrait était-il, en réalité, le plus important qui puisse exister. » « Bien-être » développe également la naissance de l’art underground à partir des années 90, à Chicago, terre fertile de toutes les explorations.
Dans ce monde en constante évolution, Jack et Elizabeth finissent par se rendre compte que les émotions magiques de leur début n’ont plus rien à voir avec leur mariage vingt ans plus tard. Les histoires qu’on raconte aux autres, comme celle de leur rencontre où chacun rajoute toujours une anecdote comme un spectacle bien rodé, sont des mythes que l’on « vend » presque pour se persuader soi-même qu’ils existent toujours. Dans « Bien-être », Nathan Hill choisit délibérément de « peel the layer of the onion » (littéralement enlever une à une toutes les couches de l’oignon) pour montrer qu’au rythme des changements du monde, eux aussi ont changé. Ils sont devenus des personnes différentes contre leur gré. Vingt ans plus tard, où en est leur mariage et pourquoi ?
C’est sans doute le seul roman dans lequel vous trouverez des études poussées sur comment élever son enfant, la naissance du « World Wide Web » et de toutes ses fake news conspirationnistes, d’aménagement intérieur et d’investisseurs en immobilier, de fabrication de lait concentré et de grandes plaines du Dakota, de photographie et de santé. La multitude de sujets déroute autant que le nombre de fils et de toiles tendues, mais Nathan Hill ne perd jamais de vu son objectif : disséquer vingt ans de vie commune. « Bien-être » oblige à se laisse porter et à profiter du voyage. Quand cela est possible, le lecteur adhère à tous les mondes ouverts, car ce texte est totalement immersif.
Énorme coup de cœur pour « Bien-être » grâce à la manière subtile et nuancée dont Nathan Hill évoque les émotions humaines. Si le roman explore les trajectoires entrelacées de Jack et Elizabeth, il met aussi en lumière la force du temps qui façonne leur destin. Le texte nous plonge dans ces moments suspendus de vie, mêlés à des événements qui façonnent les personnages, irrémédiablement. Ce qui m’a subjuguée, c’est la manière dont l’auteur joue avec les émotions des personnages tout en les faisant évoluer au fil des années. On passe de la passion fulgurante du premier regard, ce coup de foudre presque naïf, à la réalité plus rugueuse d’un mariage qui s’effrite sous le poids des années et des compromis. Le roman dépeint sans fard le passage du temps, les petits sacrifices quotidiens qui érodent lentement les fondations d’un amour autrefois inébranlable. Les moments où Jack et Elizabeth s’interrogent sur ce qu’ils sont devenus, sur ce qu’ils ont perdu ou gagné au fil des années, sont empreints d’une mélancolie douce-amère qui résonne en chacun de nous.
Nathan Hill parvient à aborder des sujets divers et complexes — la mémoire, les attentes, les désillusions, les transformations sociales — tout en maintenant une écriture vivante et pleine de surprises (et elles sont nombreuses !). Le contraste entre le ton souvent décapant de ses personnages et la gravité de certains thèmes crée une tension émotionnelle qui ne m’a jamais laissée indifférente. L’auteur sait jouer avec nos attentes et nos émotions, parfois avec humour, parfois avec une bouleversante lucidité.
« Bien-être » est un roman qui ne se contente pas de raconter une histoire d’amour, mais qui dissèque les émotions, les espoirs et les peurs d’une génération. Même au milieu du chaos et de la confusion du monde moderne, il existe toujours des vérités simples et puissantes sur ce que signifie aimer et être aimé. Ambitieux, épique, romanesque, ce texte m’a embarquée dans un voyage émotionnel riche et complexe, drôle et plus grave où chaque chapitre dévoile une nouvelle couche de sens et de ressenti. C’est cette profondeur émotionnelle, cette capacité à capturer la complexité des relations humaines, qui m’a fait tant aimer ce roman. L’amour peut-il survivre au test du temps et aux changements du monde ? Vous savez ce qu’il vous reste à faire…
Traduction : Nathalie Bru
Découvrez aussi chez Gallimard : Dors ton sommeil de brute, Carole Martinez.
Superbe cette chronique. Merci à toi 🙏 😘
J’aime te voir enthousiaste ainsi ! Un roman foisonnant qui t’a marqué
Excellent sur tous les points ! Ça fait un bien fou ♥️
Il faut le lire 📖
Merci pour cette chronique qui a ravivé mes souvenirs de lecture de ce superbe roman. À lire absolument !
Je suis bien d’accord : à lire absolument ♥️
Tu crois que si je fais ma lettre au Père Noël maintenant, ça ne fera pas trop lèche bottes ? 🤣
Un roman que j’ai très envie de découvrir, qui a l’air dense et intense. Le propos semble et les thématiques semblent amenés avec subtilité et j’aime ça.
Je l’ai commencé ce week-end et j’aime beaucoup ma lecture : un roman intelligent, dense où les personnages sont psychologiquement très étudiés.
Tout à fait. Et l’écriture est très belle
Bonne lecture 📖
Et on rit beaucoup aussi ♥️
C’est l’un des rares titres de la rentrée littéraire que j’ai repéré. Les avis à son sujet son unanimes, et surtout j’ai adoré son autre roman, Les fantômes du vieux pays, lu en début d’année.
Oui il est vraiment sublime ♥️
La scène du repas de Toby à 2 ans avec toutes les références de pédiatres est à mon avis extraordinaire
Toutes les mères de jeunes enfants devraient lire ça pour plus de décontraction
Merci à Nathan Hill