Aude Bouquine

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Je ne veux pas de Eva Aagaard

« Je ne veux pas » de Eva Aagaard raconte l’histoire d’une femme, nouvellement mère qui va s’offrir une soirée de répit pour décompresser. De celle-ci, elle garde peu de souvenirs. En se réveillant au petit matin près de son mari Axel, quelques bribes confuses émergent à mesure que sa chambre à coucher se dessine : le contact du sol d’une cave, une odeur de cigarette et de poussière de bois. C’est en se rendant dans la salle de bain qu’elle constate des sous-vêtements tachés de sang et une sensation de brûlure à l’entrejambe. C’est la première fois que Miriam laisse son bébé à la garde de son époux, elle avait besoin de souffler. À l’horreur succède la culpabilité : « Les mères sont censées rester à la maison. Elles doivent en avoir envie. Il suffit qu’elles aspirent à sortir pour avoir des ennuis. » 

« Je ne veux pas » est l’autopsie d’un viol d’une femme qui ne comprend pas vraiment ce qui lui est arrivé. C’est assez naturellement qu’elle se confie à son mari, « Quelqu’un a couché avec moi. Et je ne sais pas pourquoi. ». C’est très spontanément qu’Axel finit par lancer : « À t’entendre, on dirait que tu t’es fait violer. » Miriam ne sait pas, le mot « viol » est peut-être un peu fort… Les souvenirs des événements reviennent petit à petit, elle ne cache aucun détail. Face à elle, son mari, prévenant et délicat, fait preuve d’un immense tact. Au « Je ne crois pas qu’il ait compris, reprend-elle. Je n’ai pas arrêté de dire que je ne voulais pas, de me dégager, en quelque sorte. À un moment, il a dit que je ne le pensais pas. Et du coup il l’a fait quand même. » de Miriam, il réplique doucement « Mais dans ce cas c’est…un crime. »

Pour Miriam, le chemin vers l’acceptation de ce qui lui est arrivé est pavé de questionnements intérieurs, parfois même de déni. « Tu veux bien ne pas dramatiser les choses? »  Chaque fois qu’elle essaie de se convaincre qu’elle aurait pu faire plus pour empêcher l’agression, elle plonge davantage dans le doute. La phrase « Je ne veux pas » résonne en elle comme un écho qui étouffe. Était-ce assez fort ? Assez clair ? Pourquoi n’a-t-il pas écouté ? Ces questions, la hantent jour et nuit, érodant lentement son estime de soi. Elle réalise progressivement que la société, les normes, et même ses propres attentes ont façonné une idée fausse de ce que doit être le consentement, et du pouvoir qu’elle a sur son propre corps. La culpabilité de Miriam se transforme en colère sourde, mais elle n’est pas encore prête à la diriger contre celui qui l’a violée. Elle en veut à elle-même, à ses choix, à cette soirée qu’elle pensait anodine. Son esprit la torture avec des « et si » incessants : si elle n’était pas sortie, si elle avait fait attention, si elle n’avait pas bu ce verre… Elle repense aux moments où elle a baissé la garde. « Depuis qu’elle est adulte, elle a arrêté de craindre le monde, de s’attendre à être maltraitée. Mais, désormais, Miriam a l’impression que c’était une erreur, qu’elle n’aurait jamais dû baisser la garde. » 

Axel, lui, fait tout pour la soutenir, mais il est lui-même confronté à des défis qu’il n’avait jamais envisagés. Il doit jongler entre sa propre incompréhension, la colère silencieuse qu’il ressent envers cet inconnu qui a brisé la sécurité de leur monde, et l’envie de protéger Miriam à tout prix. Leur communication, autrefois fluide et complice, devient par moments maladroite, ponctuée de silences lourds de sens. Il a compris qu’elle doit arriver à son raisonnement par elle-même, sans pression. Il a pris conscience des difficultés mentales que Miriam traverse. Il essaie de la convaincre que ce n’est pas sa faute, qu’elle n’a rien fait de mal, mais il sait que ses mots ne suffisent pas. Il marche sur des œufs et craint d’ajouter à sa douleur, de la pousser trop vite vers une confrontation et une réalité qu’elle n’est pas prête à affronter. Au-delà de l’agression, « Je ne veux pas » est le récit d’un couple qui se débat avec lui-même. 

« Je ne veux pas» invite à réfléchir sur la valeur de sa voix et de son propre consentement. En montrant comment Miriam lutte pour accepter que son « non » n’ait pas été respecté, le roman sensibilise à l’importance de la clarté et de l’affirmation de ses propres limites. Il rappelle que le consentement n’a pas à être hurlé pour être valable, et que chaque femme a le droit d’exiger le respect de ses choix, peu importe les circonstances. Eva Aagaard n’offre pas de solutions simples ou de conclusion hâtive. Elle nous fait comprendre que le chemin vers l’acceptation est sinueux, fait de reculs et d’avancées, et que la guérison ne se mesure pas en jours ou en semaines, mais en micro-victoires intérieures. Miriam, et par son intermédiaire, chaque femme, doit apprendre à revaloriser son propre NON, à se libérer du poids des attentes extérieures, et à rétablir sa confiance en elle-même. C’est un parcours complexe et profondément humain que l’auteur restitue avec sensibilité. 

Ce qui rend également ce roman particulièrement intéressant, c’est son exploration honnête des attentes sociétales et des normes de genre qui pèsent sur les femmes, surtout celles qui deviennent mères. L’écrivaine dénonce subtilement cette pression insidieuse qui veut que les mères se sacrifient entièrement à leur rôle, qu’elles se limitent à la maison et à leurs enfants. La culpabilité que ressent Miriam pour avoir osé chercher un moment de répit illustre cette injonction sociale. « Je ne veux pas» souligne combien il est facile de glisser dans l’auto-culpabilisation quand la société vous dit que votre place est ailleurs, que vous ne devriez pas aspirer à une vie au-delà de votre rôle maternel.

Pour moi, la force du récit réside dans la capacité d’Eva Aagaard de plonger le lecteur dans le tumulte intérieur de Miriam. L’auteur ne cherche pas à minimiser son expérience ni à dramatiser artificiellement son récit. Elle place les lecteurs dans l’intimité de ses pensées, là où le déni et la honte se battent contre la réalité de l’événement. C’est un texte qui touche à l’essence même de ce que signifie être entendue, être crue, et, finalement, se croire soi-même. Contrairement à de nombreuses histoires de ce genre, « Je ne veux pas» ne se limite pas à la souffrance solitaire de la victime : celle-ci est partagée et disséquée avec son conjoint. C’est ensemble qu’ils parviennent à capturer l’essence du « non ». 

À la jeune génération, à celles qui ont non, ne l’ont pas dit, se sont débattues, ont tenté de repousser ou ont été figées dans leurs corps et dans leurs têtes, je voudrais conseiller la lecture de « Je ne veux pas». Il propose une exploration subtile et profonde de la complexité du consentement, et des défis psychologiques qui en découlent. À celles qui ne peuvent/ne veulent pas porter plainte, par peur, par culpabilité, par doute, venez partager les pensées de Miriam, car vous n’êtes pas seules. Parfois, la société nous conditionne, mais Eva Aagaard questionne avec finesse les enjeux du viol et du consentement sous un angle intime et psychologique. Elle interroge, bouscule, et ouvre des portes vers une compréhension plus profonde et empathique du traumatisme.

« Je ne veux pas» encourage à la résilience et à la réappropriation de soi, en rappelant que la guérison commence par la reconnaissance de sa propre vérité. Une lecture difficile, mais essentielle. 

Traduction du danois : Marina Heide

La rentrée littéraire des éditions Denoël

Sorties littéraires septembre 2024.

5 réflexions sur “Je ne veux pas, Eva Aagaard.

  1. Yvan dit :

    oui ta phrase de fin résume bien, difficile, mais essentiel. Merci pour cet avis puissant.

  2. laplumedelulu dit :

    Merci pour la chronique 🙏 😘 un jour peut-être

  3. Une lecture qui doit être intense et un peu éprouvante. C’est terrible la culpabilité qu’elle ressent, le désarroi et les questionnements qui la hantent. Je suis touchée par cette femme, mais je sais déjà que ce n’est pas une lecture pour moi.

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