Un « Infrason » est une vibration sonore dont la fréquence, inférieure à 20 hertz, n’est pas perceptible par l’être humain. A priori. Parce que Claire Devon, elle, se met à l’entendre un soir. Elle le définit comme un bourdonnement entêtant.
« Le bruit me troublait. Il y avait en lui quelque chose qui ne semblait pas normal, il ne ressemblait à aucun autre que j’avais entendu jusqu’alors, et je savais qu’il m’empêcherait de dormir tant que je n’aurais pas découvert son origine. »
Elle fait le tour de la maison, coupe et rebranche appareils ménagers et électricité, se retrouve même au milieu de la rue, en pleine nuit. Autour d’elle, son mari Paul et sa fille Ashley ne l’entendent pas et ne prennent pas cette affaire bien au sérieux. Cela lui passera, c’est certain. Sauf que… le bourdonnement devient le compagnon des jours et des nuits de Claire. Omniprésent, il provoque d’atroces migraines, des saignements de nez et de terribles insomnies. Professeure de français, Claire peine à assurer ses cours, le manque de sommeil l’empêche d’être fonctionnelle, sa famille se montre de moins en moins patiente. Comme pour toutes les douleurs invisibles qui n’en restent pas moins handicapantes, la bienveillance a ses limites. Claire rencontre alors quelqu’un qui entend lui aussi cet « Infrason ». Et Jordan Tannahill décide de les faire converger vers d’autres « Listeners », titre anglais du roman.
« Infrason » met la lumière sur la perception sensorielle. Le bourdonnement entendu par Claire et d’autres personnages questionne la nature et la réalité de ce son. Inaudible pour la plupart, très handicapant pour les autres, il devient l’incarnation de la fragilité auditive humaine. Ce que nous percevons peut être radicalement différent de ce que perçoivent les autres. Claire, et plus tard l’ensemble des « Listeners » vont subir un véritable isolement social, par incompréhension, par exaspération, mais aussi par refus d’écouter la souffrance. C’est précisément cet isolement, jusqu’au coeur des familles qui déclenche la formation d’un groupe communautaire qui partage les mêmes préoccupations.
Jordan Tannahill force le raisonnement plus loin, car « Infrason » explore la ligne ténue entre ce qui est considéré comme une « perception valable » et ce qui est jugé comme une hallucination ou un symptôme de folie. Claire, frappée dans sa chair par le bourdonnement, doit faire face à des accusations de folie de son entourage. Progressivement, l’équilibre familial se craquelle…
« Je nous sentais tous perdre pied. Sombrer dans une maison de secrets, de silences et de ressentiment. Et moi coulant plus vite que les autres dans l’obscurité. Cloîtrée jour après jour à la maison. Cloîtrée avec moi-même. Cloîtrée avec le bourdonnement. »
A contrario, la force du groupe des « Listeners » s’accroît. Le bourdonnement entendu par les différents membres de la communauté renforce la conviction de chacun et la cohésion du groupe. Alors que certaines voix deviennent des leaders, une spirale de comportements pouvant être jugés comme irrationnels apparaît. Nous ne sommes pas loin de la détérioration de la santé mentale. « Infrason » examine aussi comment la société traite ceux qui perçoivent ou croient en des choses qui échappent à l’expérience commune.(marginalisation auprès de la famille d’abord, puis de la société)
« J’ai expliqué que pour l’essentiel nous discutions de notre sentiment d’isolement, du fait que ce qui nous arrivait nous donnait le sentiment d’être coupés de nos amis et de notre famille. »
Au-delà de savoir d’où vient le bourdonnement, et pourquoi il existe, Jordan Tannahill choisit de se concentrer sur la formation de communautés soudées qui fournissent soutien et validation à leurs membres. Ainsi, « Infrason » questionne les dérives qui mènent à un extrémisme sectaire. La machine s’emballe très facilement, depuis le soutien que chacun était venu chercher, à une parole plus orientée et à des actions plus radicales entreprises sous la peur ou sous une grande nervosité accrue par un manque de sommeil.
Alors que j’ai ressenti une vraie compassion pour l’existence chamboulée de Claire, son isolement et sa souffrance, les derniers chapitres ont poussé les curseurs vers une communion mystique avec la nature appelée synchronisation. La connexion imaginée par Jordan Tannahill plonge le lecteur vers une jouissance orgasmique qui a produit un énorme malaise en raison de son caractère démesuré et surréaliste. Je n’ai pas pu adhérer à cette communion avec la Terre qui s’apparente à un orgasme humain. En ramenant la spiritualité à une expérience corporelle intense, « Infrason » réduit la richesse de la quête vers un fanatisme irrationnel, hors de ma portée, et dépourvu de véritable substance spirituelle. La cohérence et l’orientation du récit sont alors brouillées même si je comprends jusqu’où Jordan Tannahill voulait pousser sa démonstration. Cela m’a posé problème que l’entraide du début plonge dans une forme de sectarisme presque parodique.
De plus, si je supprime volontairement la sollicitude intentionnelle que je devais ressentir pour Claire, je dois admettre que l’écriture du romancier a une tonalité plutôt froide et détachée. Tout est assez clinique. Le style observateur, presque journalistique, qui documente les événements avec une certaine sécheresse, a souvent limité l’immersion émotionnelle. (par exemple dans les dialogues mère-fille) Il en résulte une certaine distance qui empêche de s’investir pleinement dans les luttes et les expériences des personnages. « Infrason » manque souvent de chaleur et d’émotion. Il m’est souvent apparu être face à une démonstration (comment naît une emprise sectaire) plutôt qu’à un investissement tangible au cœur de l’intime. L’écriture se concentre sur une analyse minutieuse des événements et des pensées, souvent au détriment de l’expression émotionnelle. Cela crée une atmosphère où les actions des personnages sont disséquées, mais rarement ressenties, rendant l’ensemble plus intellectuel que sensible. L’exemple le plus marquant réside vers la fin du roman que je ne peux développer ici.
« Infrason » a de réelles qualités sur le fond, mais il m’aura manqué l’émotion sur la forme à de trop grandes reprises. La fin avec son petit côté moralisateur m’a laissé un goût assez amer, pour un roman où le développement de la dérive sectaire est clairement la figure de proue .« Nous passons l’essentiel de notre vie en état de mort cérébrale alors que nous pourrions être éveillés. » Mmmmhhhh….
Traduction : Fabrice Pointeau
D’autres chroniques sur le roman – Site Babelio
Chronique de CINQ PETITS INDIENS, Michelle Good – également paru chez Seuil

