Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Babysitter de Joyce Carol Oates Les grands romans américains

« Babysitter», personne chargée d’un garder une autre, protecteur, gardien. 

Sous la plume de Joyce Carol Oates, cette terminologie s’applique aussi bien à une femme en quête d’amour qu’à un monstrueux fait divers survenu quelques années après les émeutes urbaines de 1967 dans la région de Détroit, Michigan. 

Hannah Jarrett, mariée depuis plusieurs années avec Wes, ne trouve plus réellement de sens à sa vie. Épouse, mère (surtout mère), elle suffoque sous les injonctions de la vie domestique. À s’en oublier elle-même. Anesthésié, psychologiquement détaché du quotidien, son corps reprend vie par une main qui enserre son poignet. Qui est cet homme qui éveille ainsi des sensations depuis longtemps enfouies ? C’est dans la Suite 6183 du Renaissance Grand Hôtel (qui porte fort bien son nom RENAISSANCE), qu’elle est susceptible de trouver des réponses. 

Parallèlement, un tueur en série surnommé « Babysitter » kidnappe de jeunes enfants dans la région de Détroit. On retrouve leurs corps quelques jours après leurs disparitions, méticuleusement et sinistrement mis en scène, presque divinisés. Au gré des enlèvements et des restitutions, la communauté bourgeoise blanche établit mille scénarios sur l’identité du tueur potentiel. Lorsqu’il se rapproche des « gated communities » (quartiers résidentiels fermés) et que le danger devient prégnant, les esprits s’enflamment. 

Hannah vit une existence bien rangée dans le quartier de Far Hills, bien loin des émeutes raciales ayant touché le centre de Détroit. Malgré la loi de 1964 sur les droits civiques qui devait abolir la ségrégation, le racisme envers les noirs reste omniprésent. En banlieue, dans des quartiers protégés, les « blancs » mènent une existence tout à fait normale très loin des préoccupations de la rue. Cela leur laisse du temps pour mener des crises existentielles.

À raison, Hannah, engagée dans son rôle d’épouse, étouffée par celui de mère qui use ses dernières onces de patience, se sent dévorée de l’intérieur par l’ennui, le silence, les habitudes, l’absence d’amour donné sans attente de retour. Sauf quand elle décide de rejoindre « Y.K » dans la fameuse suite 6183, un homme qu’elle aime surnommer « son amant », le « Babysitter » chargé de mettre un peu de piment dans sa vie si terne. Pourtant, elle ne sait rien de lui et ignore jusqu’à son nom. Elle se laisse guider par cette fièvre, ce goût du risque et ce besoin de se mettre en péril.

Quid du « Babysitter », le tueur en série qui sévit et se rapproche dangereusement de la périphérie de Détroit ? D’aucuns disaient qu’il était forcément noir pour oser perpétrer de telles sauvageries, mais alors qu’il vient faire « son shopping » dans les communautés blanches d’autres affirment qu’un noir serait très vite très remarqué. Il est donc nécessairement blanc. Joyce Carol Oates en profite surtout pour dépeindre une Amérique morcelée par le racisme systémique. D’un côté la population noire qui représente forcément un danger et dont il faut se méfier à tout prix. De l’autre une communauté blanche qui pense que l’opulence vient à bout de chaque problème. L’argent ainsi gagné permet d’acheter des armes à feu qui sauront tenir à distance les agressions « noires » dont la communauté ferait l’objet. Grandeur et décadence d’une Amérique divisée où chacun est prié de rester à sa place et de ne pas envahir le territoire de l’autre.

Joyce Carol Oates livre un « Babysitter » avec une écriture à l’os. Les phrases sont courtes, parfois quelques mots seulement dont les principaux sont répétés, comme martelés, pour mettre en lumière les agitations psychologiques, les émotions anxieuses, les préoccupations paniques.

Dire que le roman est anxiogène est un euphémisme. Il s’enroule dans le cerveau tel un serpent pour mieux étouffer sa proie. Difficile de reprendre son souffle entre les différentes temporalités avec lesquelles Oates joue sans sommation. Impossible de ne pas être excédée et empathique en même temps face à Hannah que l’on plaint, puis que l’on est tenté de comparer à une sotte tant ses décisions sont irrationnelles. À force d’avoir été une plante verte posée dans un coin, elle ne sait plus être une femme et frétille comme une adolescente à la moindre sensation. Objet de désir préformaté, Hannah l’insensée avance avec confusion dans des fumées d’illusions et des vapeurs de réalité chaotiques.

Récit névrotique et cauchemardesque dans une atmosphère aussi nerveuse que les cordelettes utilisées pour maintenir les enfants kidnappés dociles, « Babysitter » empoigne, secoue et laisse exsangue. Dans la vie réelle, après son mariage avec Raymond J.Smith, et alors qu’ils s’installent à Détroit, Joyce Carol Oates dira : « Détroit, mon grand sujet, a fait de moi la personne que je suis, et en conséquence l’écrivain que je suis, pour le meilleur et pour le pire. » Elle ne cessera de décrire « son Amérique » au scalpel tout en voulant être plus indulgente avec lui, mais sans jamais y parvenir. « Babysitter » reste hypnotique, l’écriture y est envoûtante, les propos terrifiants. Mais là où Joyce Carol Oates frappe le plus fort réside dans la photographie de cette Amérique profondément fracturée et divisée, une Amérique qui porte en elle les germes de sa propre destruction. 

OÙ VIVAIENT LES GENS HEUREUX, Joyce Maynard – Philippe Rey, sortie le 19 août 2021.

D’autres avis sur le roman – site Babelio

5 réflexions sur “Babysitter, Joyce Carol Oates.

  1. Yvan dit :

    Même ta chronique est anxiogène :-). ça doit te parler d’autant plus que tu connais cette Amérique

  2. laplumedelulu dit :

    Wooowww. 😍. Comme tu en parles bien de ce livre. J’aime bien l’idée du serpent qui s’enroule autour de sa proie. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘

  3. Laura dit :

    Tu m’as clairement convaincu de tenter cette aventure ! L’ambiance anxiogène du livre à l’air complètement folle et je n’ai jamais lu encore l’autrice ! Merci pour cette belle chronique

  4. J’aime beaucoup le style de cette autrice. Cela étant, celui-ci ne me tente pas des masses.

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