« La langue des choses cachées » emporte son lecteur dans le Fond du Puits, un hameau glissé entre deux basses collines. « Il lit que cet endroit engoncé entre deux presque-montagnes ressemble, pour les hommes d’ici, à un bord de falaise : vivre là c’est être poussé dans le vide à la moindre secousse. »C’est en ce lieu qui semble s’être figé dans le temps que se rend le fils. Comme la mère avant lui, il vient guérir les corps et les âmes grâce à la « La langue des choses cachées ». Quand la médecine n’est plus d’aucun recours, c’est la mère qu’on appelait. Désormais, c’est lui, le fils. D’elle, il a tout appris. Elle lui a transmis « un langage qui se tait pour mieux comprendre, qui s’oublie pour mieux savoir, un langage amplifié de gestes invisibles, de légendes lourdes et scintillantes. »
Le fils est appelé au chevet d’un jeune garçon. Lorsqu’il arrive au Fond du Puits, le fils ressent des choses terribles. « (…) il sait qu’ici les hommes ont été plus violents encore que sur les champs de bataille ». Mais c’est sa première « mission », il doit honorer la réputation de sa mère, soigner l’enfant et repartir. Dans la maison du garçon, il croise l’homme aux épaules rouges, le père. « La langue des choses cachées » lui permet de voir, de savoir, de ressentir et il craint d’écouter ce que cette langue va lui révéler. Il a conscience qu’au Fond du Puits, l’essence de la violence des hommes tétanise et glace, que ces hommes-là « (…) violent là où ils mangent, et le fils, malgré ce que lui a appris sa mère, chancelle d’entendre des cris et d’être seul à les entendre. »
Il est troublant de constater à quel point le corps des femmes est omniprésent dans ce court roman et combien Cécile Coulon le place au cœur de toutes les pages. À travers l’arrivée vers Fond du Puits, ce village niché entre deux collines qui fait penser à une silhouette de femme allongée, puis à travers la violence des hommes, les cris ravivés par le don de guérison, les images invisibles qui se succèdent dans l’esprit du fils, et l’histoire des femmes elles-mêmes. Au sein du Fond du puits, les femmes vivent sans pouvoir exister, s’efforcent de cacher leurs corps, implorent le don d’invisibilité à l’image du soleil qui ne parvient jamais à éclairer le hameau. Tout sauf un hasard…
« La langue des choses cachées » concentre une ambiance sombre et opaque en mettant la lumière sur une ruralité plongée dans des ténèbres de noirceur. Par les murs. Par les hommes. Par le vécu des femmes. À cela, Cécile Coulon rajoute un aspect fantastique avec les dons du fils. Ses pouvoirs, qui relèvent presque de la sorcellerie moyenâgeuse placent le récit dans un espace-temps indéfini, savant mélange du passé et d’un présent non établi. Dans quel temps sommes-nous ? Quels sont exactement les talents de ce fils qui a tout hérité de sa mère ?
Par opposition aux compétences irrationnelles, mais bien réelles, le fils rencontre le prêtre du village. Il semble vivre là depuis la nuit des temps. Il connaît chaque habitant, chaque histoire, chaque secret, chaque cri. Il en est le gardien silencieux. Lui aussi parle une langue cachée, mais d’une autre forme : celle du dialogue régulier avec Dieu. « La langue des choses cachées » peut prendre différentes formes, être antinomique, mais coexister par la pensée. Ce duo improbable a su m’émouvoir, l’un en quête de vérité, l’autre en sauvegardant les secrets aussi longtemps que possible.
« La langue des choses cachées » est l’histoire d’un fils qui rétablit l’ordre du monde en s’affranchissant des enseignements de sa mère. Chacun en son temps a tenté de faire ce qui est juste, mais le fils possède une humanité et un sens de la justice plus épais. Il écoute ce que lui révèle « La langue des choses cachées », les perceptions de son corps, les voix de son âme. Le prologue et l’épilogue parlent à tous les hommes en questionnant la violence inhérente à leur sexe, en forçant le passage du silence vers la vérité, et en fracturant l’inaction. « Il dit qu’il s’en veut d’être humain, d’avoir des frères humains et des sœurs humaines capables de cela, il dit qu’il est fier d’être humain, d’avoir des frères et des cœurs capables de sortir vivant de ce piège. » Face à la violence des hommes, il y a la résilience des femmes… La seule lumière de cette nuit infinie.
Ce fut mon premier roman de Cécile Coulon. Ce ne sera pas le dernier. Je crois profondément aux livres qui vous cueillent au moment où vous pouvez les accueillir. Sa poésie jusque dans l’abomination, sa façon de suggérer sans dire tout à fait, grâce à ce lyrisme qui rend la laideur belle fait de « La langue des choses cachées » un texte d’une remarquable portée. De larmes, elle fait jaillir l’empathie : « Ses sanglots ne ressemblent à rien de ce qu’il a connu : souvent, quand les gens pleurent, ils ruissellent, leurs visages sont des pays inondés et ils gardent aux paupières des traces de ces tempêtes. » De phrases semées entre les pages, Cécile Coulon parle à tous : « Sa mémoire, elle, est intacte : le drame, c’est de tout savoir, de se rendre compte que le temps défait le corps et que le corps défait est une barricade trouée où les souvenirs s’engouffrent. »
« La langue des choses cachées » restera la découverte d’une impressionniste des mots, aux pensées virtuoses et à l’expressivité impressionnante. Cécile Coulon a 33 ans et c’est son 9e roman.
intéressant !
Une chronique vibrante d’émotions ! A l’image de ce texte et de cette écriture
Bcp d’émotions qui donnent envie de s’y plonger !
La fin du livre est vertigineuse.
Cependant quelques passages nous renvoient aux pratiques des rebouteux ou des jeteurs de sort qui ont beaucoup régressé même dans les régions les plus isolées de la France contemporaine (Bretagne intérieure, Cotentin, Auvergne, etc).
De telles pratiques ont pu exister au siècles XIX ou début xx
Tu m’as collé des frissons Aude. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘
Critique passionnante, je suis « harponnée », je file voir le site de ma bibliothèque pour emprunter ce roman ! Merci Aude !
Vraiment à découvrir ♥️
Que tes mots sont beaux ! J’ai découvert Cécile Coulon avec « Seule en sa demeure », qui m’avait touchée mais moins que ce à quoi je j’attendais. Je m’étais promis de lire un autre de ses romans, ça serait probablement celui-ci.
Bonjour,
Je viens de lire « La langue des choses cachées » que j’avais trouvé de prime abord un peu ennuyeux, malgré toute la poésie qui s’en dégage. Ton analyse est très juste et je te remercie d’avoir souligné tous les points fondamentaux de ce roman, qui m’en donnent une autre vision. Bravo pour cette belle chronique.
Merci beaucoup ! C’est très gentil