Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

S’il vous reste un peu de foi en l’humanité, un peu d’espérance, une once d’optimisme bien cachée au fond de vos entrailles, vous pouvez lire « Sidérations». Il y a fort à parier que vous serez émus, touchés en plein cœur par la musique du texte, l’omniprésence de la nature par l’intermédiaire de toute sorte d’êtres vivants, l’amour inaltérable d’un père pour son fils, l’ubiquité d’une mère qui vit en chaque chose d’un oiseau à un souvenir. Il y a fort à parier que vous ne sortirez pas de cette lecture indemne, si vous pensez comme moi que le règne tout puissant de l’humain touche à sa fin, et qu’il est temps qu’il disparaisse de la surface du monde tellement il ne mérite pas de s’y repaître. Si les livres permettent une incontestable évasion qui autorise de se soumettre au réel, « Sidérations» offre un voyage vers d’autres planètes où la vie serait différente, mais où la vie trouverait un chemin. Cette escapade, ce moment hors du temps, ce cadeau fait d’un père à un fils un peu différent demande un moment d’adaptation. Nous y sommes reçus comme invités, prière de ne pas déranger ce qui se joue ici. Prière de ne pas juger non plus des décisions prises par un père un peu démuni face à cet enfant exceptionnel que les émotions submergent, un enfant qui a une haute idée de la vie, de la Terre et des dangers qui la menacent, un enfant qui marche dans les pas de sa mère, rebelle, contestataire, agitatrice des consciences. «(…) la vie est une chose qu’il faut cesser de vouloir corriger. Mon fils était un univers de poche dont je n’atteindrais jamais le fond. Chacun de nous est une expérience en soi, et nous ne savons même pas ce qu’elle est censée tester.»

Ce trio pourrait vivre retranché du monde, hors de sa marche lente vers une destruction annoncée, ignorer les cris, les appels à l’aide de la Terre en souffrance. Il décide pourtant de se plonger corps et âme dans la bataille, chacun a son niveau, par déontologie, par moralité, par reconnaissance. Un trio qui affronte le monde pour guérir la Terre. Parce qu’il a une haute idée de la vie, philosophiquement parlant, et s’octroie un rôle de lanceur d’alerte. Quand l’existence devient trop ardue, trop harassante, le père et le fils découvrent ensemble des exoplanètes : une parenthèse à deux pour s’échapper du monde. La réalité, cruelle et assassine finit toujours par les rattraper : un travail prenant pour le père, des problèmes à l’école pour le fils, les actualités angoissantes, les massacres animaliers, les extinctions de race. Et comme l’émotivité de Robin a la force d’un tsunami, son père Théo doit affronter des crises sans précédent. Et parce qu’il aime Robin éperdument, il refuse avec obstination la facilité de certaines thérapies pour s’orienter vers des solutions plus expérimentales. Le roman prend alors un nouveau tournant, focalisant sur Robin qui à l’instar de Charlie Gordon dans « Des fleurs pour Algernon » découvre un nouvel univers : sa planète secrète.

« Sidérations » questionne l’humanité à travers les yeux de Robin, neuf ans, à la force d’un mantra : « Il y a quatre choses bonnes qui méritent d’être pratiquées. Faire preuve de bonté envers tout être vivant. Demeurer constant et serein. Être heureux du bonheur de toute créature. Et avoir conscience que toute souffrance est aussi la nôtre. » Par un truchement que je ne révélerai pas ici, l’empathie de Robin se décuple, il devient un « bouledogue zen » et se donne pour mission de devenir lui aussi un lanceur d’alerte, un pédagogue pour « apprendre à habiter la terre ». Les constats tombent sans appel : « Papa, y a vraiment quelque chose qui trouve pas rond chez nous», « Tout le monde sait ce qui est en train de se passer. Mais on regarde tous ailleurs».

Le pouvoir de l’amour et de l’imagination est immense. Il permet de créer des mondes, d’habiter de nouvelles planètes, de chercher des sources de vie, d’exister différemment. Le pouvoir des émotions est prodigieux, il donne de la force autant qu’il assomme, permet d’avancer autant que de paralyser. Le pouvoir du souvenir, la capacité à entrer dans la tête de l’autre motive autant qu’il handicape. « Sidérations » est un ascenseur émotionnel, une sirène écologique, un cri au droit à la différence, un appel à la compassion et à l’empathie. En créant un monde légèrement postdaté au nôtre, Richard Powers nous fait osciller entre « un virus de bien-être » et une injonction « AIDEZ-MOI. JE MEURS ». Il est rare que je termine un livre en larmes… et pourtant… celui-ci est parvenu à me toucher intensément comme citoyen du monde, comme mère, comme témoin privilégié. Peut-être est-ce une question de rapprochement avec notre propre situation, ou une analogie émotionnelle avec Robin, ou un parallèle intellectuel avec Théo, peu importe. La découverte des planètes du début de roman, planètes chimères et fantasmagoriques deviennent la seule réalité envisageable comme « solution finale des appétits humains ». La vraie vie, elle, peut devenir une invention… 

Ma chronique vers « Des fleurs pour Algernon »

8 réflexions sur “SIDÉRATIONS, Richard Powers – Actes Sud, sortie le 22 septembre 2021.

  1. SYLVIE dit :

    Il m’attend et, comme tous les livres de cet auteur que j’aime beaucoup, j’ai hâte de le lire …

    1. Aude Bouquine dit :

      Une découverte pour moi, mais une magnifique découverte 😉

  2. laplumedelulu dit :

    Tu m’as collé des frissons Aude. Merci à toi. 🙏❤️

    1. Aude Bouquine dit :

      Merci beaucoup ❤️

  3. Yvan dit :

    Une chronique éblouissante et émotionnellement chargée, tout à fait digne de ce livre inoubliable. Ecoutez ce que vous dit Aude, lisez ce livre absolument

    1. Aude Bouquine dit :

      Merci beaucoup d’avoir provoqué l’impulsion 😉

  4. Anonyme dit :

    Magnifique chronique. J’ai moi aussi adoré ce livre. Le rapport au delà de la mort entre Robin et sa mère est bouleversant. Et quel éloge de la beauté de la nature, de la force et de la fragilité de notre monde.

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