Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

« Lorsque le dernier arbre » est une saga familiale qui s’étend sur 130 ans. Quatre générations s’y succèdent, entre 1908 et 2038. Roman familial, mais aussi roman d’identité, le récit se construit autour des cernes d’un arbre. Pour chaque cerne, une époque. À chaque époque, différents personnages qui appartiennent tous à la même famille : les Greenwood, titre originel du livre. « Lorsque le dernier arbre » débute en 2038 sous le forme d’une presque dystopie, pas si dystopique que cela, puisque les recherches en cours prouvent que dans seize ans, les arbres, poumons du monde seront en grand danger (ils le sont déjà). Puis, le lecteur va à rebours, 2008, 1974, 1934, et 1908 pour faire la connaissance des ascendants des protagonistes rencontrés. Des clés sont données, des liens sont faits, mais il appartient au lecteur d’imaginer ce qui rapproche ou ce qui sépare ces êtres dans la première partie du livre en tout cas. 

La famille Greenwood déploie ses branches sur quatre générations. Comme dans le cœur d’un arbre, les cercles concentriques appelés cernes se succèdent. Les arbres qui sont le cœur de leurs existences forment une forêt, mais ces êtres humains forment eux aussi, à leur manière, une forêt : une forêt d’âmes. Arbres et membres de la famille Greenwood vivent sur le même territoire, et ont les mêmes racines, fortement connectées. Leurs racines sont entremêlées, parfois sur plusieurs générations, mais sont bien vivaces. Telles celles des arbres qui peuvent faire des kilomètres, ces racines les définissent, les rapprochent ou les séparent. Ce parallèle, présent à chaque époque du roman, entre l’homme et l’arbre est remarquable de beauté et de poésie, et confère à tout le récit, un magnifique sentiment d’appartenance malgré des différences auxquelles nous sommes tous confrontés : divergences d’opinions, de réactions, d’actions. Un nom de famille identique, un arbre généalogique identique, un ADN commun, mais finalement, une multitude d’arbres différents. 

L’année 2038 est frappée par le Grand Dépérissement. Les arbres du monde entier sont morts. Il ne reste que de la poussière, et une maladie qui frappe les poumons des hommes : la craqueuse, nouvelle variante de la tuberculose. Cependant, il subsiste un endroit, la cathédrale arboricole de Greenwood où les Pèlerins peuvent venir se ressourcer et pratiquer le shinrin-yoku, « bain de forêt » en japonais. « Ils viennent pour les arbres. (…) Pour se rappeler que le cœur vert jadis tonitruant de la Terre n’a pas cessé de battre, que l’âme du vivant n’a pas encore été réduit en poussière, qu’il n’est pas trop tard, que tout n’est pas perdu.» Jake Greenwood est guide forestière dans ce lieu qui est le dernier poumon du monde. Elle aime cet endroit, s’y sent chez elle, elle qui ne sait rien de ses origines.

Je pourrais vous parler de tous ces personnages que j’ai follement aimés, chacun à leur manière, mais je ne vais pas le faire parce que ce serait un sacrilège de vous empêcher de les découvrir vous-mêmes. Je veux simplement vous convaincre que les quitter est un véritable deuil tellement Michael Christie nous incite à les aimer. Parlons plutôt un peu de l’auteur, de ce génialissime roman qu’il a écrit dans un petit chalet sur Galiano Island (Canada), de sa conscience écologique, de sa formidable idée de construire un roman en faisant un parallèle systématique entre homme et arbre pour démontrer, si besoin en est, que même si différents par nature, ils sont profondément semblables sous bien des aspects. Nos racines, qui nous sommes et d’où nous venons sont semblables aux cercles concentriques du cœur de l’arbre. Les cernes les plus anciens sont morts, comme les générations qui nous ont précédés, mais tiennent l’ensemble avec vigueur. Quel est l’héritage laissé par nos ascendants sur nos propres vies ? Qu’en faisons-nous ? Nos choix sont-ils dictés en réaction à ce qui a été fait précédemment, ou au contraire en poursuivant « l’esprit familial » ? Cette interconnexion entre nature et humanité, finalement si logique, est superbement construite ici et tombe presque sous le sens, même lorsqu’on n’y a vraiment jamais réfléchi. Les personnages de Michael Christie ne sont pas faits du même bois, même si le bois est le credo phare de la famille. Certains y adhèrent, d’autres le combattent, mais leur sang est identique. Dans la famille Greenwood, certains agissent en allant contre les décisions prises par les ascendants, d’autres suivent le chemin tracé. Ce qui est sûr, c’est que leur ADN est commun et qu’ils ont le bois, les arbres, les forêts dans le sang.

L’auteur m’a également épatée par sa sagacité dans la photographie des différentes époques qu’il a construites et de ce qu’il en retire comme conclusions. « Et quand les temps sont durs, les gens ont besoin de la consolation d’autres temps durs, ceux du passé ou de futurs imaginaires dévastés, pour être soulagés de la douleur du présent qui les englue. » Il exprime aussi son opinion sur le dérèglement climatique à travers ses personnages « (…) mère Nature se défend avec les pluies acides, l’assèchement des ressources et la désertification, et qu’une apocalypse écologique globale est le seul moyen que les gens comprennent enfin la leçon. » ou « Je ne suis pas sûre que ce monde veuille encore de nous. » Il analyse le déchirement que provoque la question climatique entre les hommes qui s’avèrent divisés plutôt que soudés. « Ce que l’expérience lui a appris, c’est que plus les temps sont durs, plus nous nous comportons mal les uns envers les autres. Et ce que nous avons de pire à offrir, nous le réservons à notre famille. »

Et s’il subsistait un espoir, même infime, de changer le cours des choses en marchant tous dans la même direction, en prenant fait et cause pour sauver la planète de nos absurdes comportements quotidiens en acceptant l’idée que nous avons tous un rôle à jouer dans le futur ? « Lorsque le dernier arbre » n’est pas une dystopie, c’est le début d’une nouvelle ère de destruction massive constatée par les scientifiques, racontée par Michael Christie sous le couvert d’une saga familiale. Venez découvrir cette famille singulière, cet arbre généalogique lumineux, ces personnages attachants, ces parallèles subtiles entre l’homme et l’arbre et cette écriture enivrante, brillante et fine d’un auteur qui raconte sans moraliser. 

Je remercie les éditions Albin Michel de leur confiance. 

2 réflexions sur “LORSQUE LE DERNIER ARBRE, Michael Christie – Albin Michel, sortie le 18 août 2021.

  1. Yvan dit :

    Voilà voilà voilà ! J’étais certains à 200 % de tout ce que tu allais ressentir et de tout ce que tu mettrais en avant dans ta chronique.
    Elle en reste absolument somptueuse ! Digne de ce magnifique livre.

    1. Aude Bouquine dit :

      Tu me connais mieux que moi-même ;-). Maintenant c’est le drame de la lecture suivante.
      J’ai tout adoré dans ce roman, tout ❤️

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