Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

« Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître » en 1991, j’avais 17 ans, Sharko en avait 30. Ce personnage que je suis depuis maintenant 11 romans, avec lequel j’ai vieilli, tremblé, cet homme que j’ai plaint, avec lequel j’ai souffert semble faire partie de ma famille de cœur tant il fait partie de moi. Avec Martin Servaz, Franck Sharko est mon personnage récurrent préféré. Je le connais comme un frère, comme un père, comme un amant. Dans ses joies et surtout ses douleurs, puisque son créateur, Franck Thilliez en a fait un écorché vif, et lui a donné plus d’épreuves à vivre que s’il avait mille ans. Avant d’être ce Sharko-là, il était un jeune homme fraîchement diplômé qui intégrait la Crim au 36 Quai des Orfèvres. Comme d’autres, qui après de longues études parviennent enfin à leur but, il arrive en ces lieux heureux, soulagé, plein de rêves et d’espoirs. Il sera cantonné aux archives (et les archives en 1991 c’était quelque chose — un peu comme nos anciennes bibliothèques à fiches) et travaillera sur les disparues du Sud parisien, affaire pour laquelle aucun suspect n’avait jamais été arrêté. 

«1991 » est donc un prequel, le portrait d’un Sharko avant Sharko, transposé dans un temps où le métier de flic s’exerçait très différemment d’aujourd’hui. Autres temps, autres méthodes, autres techniques. Les flics utilisent encore des machines à écrire avec du papier carbone, entassent des tonnes de documents papier, les ordinateurs sont encartonnés puisqu’on ne voit pas vraiment à quoi ils servent. Aux États-Unis les techniques d’utilisation de l’ADN émergent et servent de plus en plus dans les enquêtes, «Sa découverte ne date pas d’hier, mais on commence à peine à l’utiliser dans les enquêtes.», les enquêteurs se tapent encore des piles de fiches décadactylaires à éplucher. Ils utilisent des cartes routières pour se déplacer, appellent leurs collègues de cabines téléphoniques, utilisent des magnétophones et doivent faire développer les pellicules de leurs appareils photo. Franck Thillez nous offre un salutaire voyage dans le passé, nous permettant ainsi d’oublier notre réalité anxiogène. 

Sharko est donc au début de sa carrière. Nostalgie, nostalgie. Pour ceux qui ont suivi ses aventures, le retrouver à ses débuts relève d’un plaisir fébrile. Il est encore vierge de toute pollution mentale due à son métier, même s’il subodore que sa profession le marquera à tout jamais. «Il comprit que cet endroit où il avait fourré les pieds, le 36, quai des Orfèvres, n’était pas qu’un lieu de prestige. C’était une arène sanglante. La fosse aux lions.» S’il est déjà un homme, il est pourtant novice dans son métier. L’enquête qui l’occupera, glaçante, effroyable insuffle en lui les prémices des aberrations que les hommes sont capables de commettre. Déjà, le doute s’instille sous sa peau. «Combien de temps tiendrait-il la route? Il l’ignorait, mais ce qu’il savait, en revanche, c’était que le combat serait difficile. Et qu’il ne faudrait jamais cesser d’être vigilant, car les monstres se tapissaient souvent là où on s’y attendait le moins.» Une carrière longue est à venir, nous lecteurs, nous le savons. De nombreuses horreurs, drames, tragédies l’attendent qui le toucheront au plus profond de sa chair et pourtant, les questionnements sont déjà présents dans son esprit. «On lui avait appris les règles à l’école, mais ici personne ne les respectait. Il détourna la tête vers les lumières de la ville, tandis que ses vêtements s’imprégnaient encore et encore de cette satanée fumée. Il puait la clope. Comment allait-il tenir quarante comme ça?» J’ai envers ce personnage une tendresse et une admiration immense qui me donne presque envie de lui hurler, « casse-toi de là, ta vie ne sera plus jamais la même !! » En s’engageant sur cette voie, au fond de lui, il sait : «À ce moment-là, il se dit qu’être flic, c’était surtout être seul.»

« 1991 » est construit autour de Sharko. À travers une intrigue passionnante, au rythme soutenu, aux images flippantes, menée de façon archaïque, avec des moyens poussiéreux, des méthodes obsolètes et chronophages, Franck Thilliez glisse avec malice cette nostalgie des années 90 qui ne nous quitte jamais. Son écriture est précise, ses thématiques recherchées et originales, toutes existantes et toutes vérifiables. Prenant le contre-pied de notre époque actuelle, il a réussi à me faire oublier, l’espace d’un roman, une actualité anxiogène pour me replonger dans une époque qui avait ses propres vertus, même si l’homme était déjà capable du pire. «Ce que t’as vu là-dedans ce soir, c’est la vérité nue, Sharko. Pas de fard, pas de maquillage. C’est la mise à nue du monde dans lequel on vit. Tout cela existe bel et bien, et nous, on est en première ligne.»

Il n’en reste pas moins que dans son genre, Franck Thilliez reste LE BOSS

7 réflexions sur “1991, Franck Thilliez – Fleuve Noir, sortie le 6 mai 2021.

  1. Yvan dit :

    Je ne suis pas d’un caractère nostalgique, ta chronique me ferait presque changer 😉.
    Elle est formidable en tout cas pour crier que ce roman est une réussite. Le boss, oui

  2. laplumedelulu dit :

    Le Boss que j’ai hâte de lire. Même si en 1991, j’avais déjà deux enfants. 😅😅 Merci à toi Aude. 🙏😘

    1. Aude Bouquine dit :

      Le boss reste le boss !
      Bonne lecture ❤️

      1. laplumedelulu dit :

        Merci à toi Aude. 🙏😊

  3. Le boss, c’est le mot !

  4. Warlop dit :

    Mon ressenti est prêt, c’est toujours compliqué pour moi de parler des bouquins de Franck Thilliez, il me surprend tout le temps, j’ai beaucoup aimé découvrir le début de Sharko ca ne me rajeunit pas, j’ai vieilli avec mais quel bonheur la psychologie des personnages, l’enquête à l’ancienne, le caractère déjà déterminé et obsessionnel du jeune bleu.
    Un auteur bourré de talent depuis 20 ans , et j’adore toujours autant.

    Et puis petit aparté on n’aura pas eu le temps de boire un café en terrasse, un jour peut être, dans tous les cas bonne découverte à Budapest 😘

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