Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

8 mars 2021, journée de la femme, une occasion idéale pour vous parler d’une femme justement. Tracy, une femme comme tant d’autres, au bout du rouleau, épuisée, harassée, morte de fatigue. Tracy quitte la Californie avec sa mère pour s’accorder quelques jours de repos à « Komodo », en Indonésie. C’est sur cette île que travaille son frère Roy qui vient de passer son diplôme de moniteur de plongée. Au programme, de nombreuses plongées pour aller admirer les fonds marins, les raies mantas et les requins, mais aussi une occasion inespérée de renouer les liens familiaux. Sauf que Tracy est une femme amère, en colère, frustrée, qu’un rien exaspère et qui réagit au quart de tour, au «cerveau incapable de s’interrompre, incapable de savourer, né pour le combat.» La violence contenue à l’intérieur d’elle se calme uniquement lorsqu’elle plonge dans ce monde de silence où tout n’est que calme, sérénité, et paix. «Laissez-moi m’immerger en ces eaux pures afin que je puisse ainsi renaître.»

Celles d’entre nous qui ont eu la chance d’être mères savent… que passé l’instant de l’excitation et de la joie, arrivent des instants plus sombres dont il n’est pas politiquement correct de parler. «Personne ne vous prévient de ce que cela signifie, de devenir mère.»

 Ces secrets-là restent dans le cœur des mères, ne se disent pas à haute voix, ne se transmettent pas. Il ne faut pas parler de l’épuisement, des nuits sans sommeil, des maladies infantiles, du temps qui manque, des corvées, du deuil de sa carrière. Il faut rayonner, parce qu’une mère, ça rayonne, ça vibre, c’est fier. Penser autrement, dire autre chose est totalement tabou. « C’est le confinement et la constance des besoins. Pas même cinq minutes de temps libre quand je suis avec eux, depuis des années. Maman. L’appel incessant. (…) Mais mon esprit est en mode attaque, en mode blessure. Je suis obligée de m’asséner un coup de poing dans la paume chaque jour pour m’empêcher de les frapper, mes enfants, et quel genre de mère fait une chose pareille ? » David Vann donne ici toute l’amplitude du rôle de mère, en se glissant sous sa peau, décrypte toutes les émotions qui la définissent, tangue entre fierté et amour, mais aussi entre haine et répulsion. Ainsi, ce séjour à Komodo prend pour Tracy la forme d’une purge des émotions. Elle traverse la même station de nettoyage que les raies mantas qu’elle observe, elle tente de faire cicatriser ses plaies, s’ingénie à exprimer ses frustrations pour déclencher compassion et empathie, elle qui estime que « La misère de nos vies est inventée. Nous n’avons pas grandi en zone de guerre ni dans un pays pauvre comme l’Indonésie, alors nous avons dû créer nos propres problèmes. » Si la mansuétude qu’elle attend de la part de sa famille n’est pas à la hauteur de ses espérances, c’est celle de la lectrice femme et mère qu’elle reçoit. Compassion pour la femme qui a progressivement disparu pour laisser place à la mère, empathie pour la mère abandonnée seize heures par un jour par un mari qui continue à vivre sa vie entre activité professionnelle et loisirs, qui l’appelle « mi amor » par habitude, et qui se comporte, il faut bien le dire comme un gros connard égoïste. La chute de Tracy, la rancune intrinsèque qu’elle éprouve, la solitude, l’automutilation psychologique qu’elle s’inflige est née de cette union désastreuse, a grandi avec l’arrivée de ses jumeaux, mais sa haine se reporte sur son frère qui a mis fin de son propre chef à un mariage parfait. Comment ne pas le détester ? Comment ne pas lui en vouloir ? Comment ne pas remonter jusqu’à l’enfance pour comprendre l’origine de leurs relations par le prisme de leur propre mère ? Et surtout, comment ne pas comparer ? « Et personne ne prend soin de moi, jamais, personne ne remarque tous les sacrifices que j’ai faits. La rage supplante tout ce qui existe en moi. La femme que j’étais, ou que je suis peut-être encore, est enfouie sous des milliers de couches de merde. »

Et pourtant… au milieu de ce vaste océan d’émotions et de pensées nocives, il y a l’océan, le vrai et l’incomparable talent de David Vann à retranscrire ce que l’on ressent lorsqu’on y plonge. À travers ses mots, j’ai retrouvé chaque sensation, la disparition de toute appréhension, subjuguée par une forme d’ivresse des profondeurs qui apparaît avec la contemplation de la vie sous-marine. «Bien plus calme en dessous, toujours, à glisser ainsi dans l’autre monde. À quoi bon la drogue quand il y a la plongée?» Ce ressenti de plénitude, cette vision de perfection, cette pureté naturelle, assurent une forme d’extase en autorisant une échappatoire intime dont la puissance enlève toute capacité au cerveau d’analyser, le met enfin sur pause pour se concentrer uniquement sur ce qui l’entoure. Les descriptions de la vie sous-marine sont somptueuses et vont vous plonger dans un monde parallèle qu’il est très difficile de quitter. 

Mais ne nous trompons pas, il s’agit bien d’un roman de David Vann… la toxicité des relations familiales et/ou des relations de couple est au cœur de « Komodo ». Les retournements de situation peuvent arriver très vite, la sérénité se transformer en colère, les actes passifs devenir agressifs, les mots contenus être enfin prononcés, les conduites interdites réalisées. Rien n’est jamais tout blanc ou tout noir, et les drames arrivent toujours quand on s’y attend le moins. « Komodo » m’attirait comme un aimant pour revivre une forme d’ivresse des profondeurs, ressentir à nouveau cette liberté qui nous fait si cruellement défaut. Je n’avais pas anticipé que cela serait aussi l’occasion d’une rencontre marquante avec une femme inoubliable qui avoue ses faiblesses et le poids de cette charge mentale qui la tue à petit feu. Cette femme, sombre et sublime ouvre son cœur en révélant tous les mystères affectifs liés à la maternité, les belles, comme les répugnantes, avec sincérité et sans aucune hypocrisie. Se retrouver au centre de cette intimité, témoin de ces confidences est un vrai cadeau. Une lecture aussi suffocante que paisible, le signe d’un indéniable talent.

Une réflexion sur “KOMODO, David Vann – Gallmeister, sortie le 4 mars 2021.

  1. Yvan dit :

    Ma relation avec cet auteur est compliquée. Je retenterai le coup, mais sans doute pas avec ce livre-là. mais ta chronique est belle et pleine de sensibilité

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