Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

En commençant ce roman, il vous sera difficile de ne pas penser à « La servante écarlate » de Margaret Atwood ou même à « Betty » de Tiffany McDaniel. D’une part parce que le lecteur plonge dans une forme de roman post-apocalyptique, mais aussi parce que l’héroïne est indienne. L’action se déroule à Minneapolis, États unis. Le pays est gouverné par un régime autocratique à forte obédience religieuse. Il semble que les femmes aient beaucoup de mal à avoir des enfants en bonne santé. Celles qui se retrouvent enceintes sont raflées, emmenées dans des hôpitaux dont elles ne sortent jamais. Pourquoi ? Dans quel but ? Que deviennent les bébés ? 

Le roman s’ouvre sur le personnage de Cedar Songmaker, née Mary Potts. Cedar a été adoptée par un couple de catholiques blancs, mais ses origines sont indiennes. À l’heure où Cedar se retrouve enceinte de 4 mois, l’obsession de retrouver sa famille biologique se fait de plus en plus urgente. Elle a le sentiment d’avoir été volée d’une partie de son histoire, des combats de son peuple, d’être « devenue ordinaire ». En ces temps troublés, Cedar a également un besoin irrépressible de savoir si sa famille biologique a souffert de tares génétiques, ou de maladies graves. Ces histoires anxiogènes qui se racontent sur l’enlèvement de toutes les femmes enceintes accentuent cette nécessité instinctive de connaître son histoire personnelle. 

Nous revoilà dans un roman où le corps des femmes devenu la propriété/ la préoccupation de tous et l’état de la fertilité déclinante sont les thématiques principales du récit. Ce corps est associé à la survie de l’espèce et au lieu de survivre, l’espèce régresse. Les femmes mettent au monde des enfants « imparfaits », peu viables, avec des « anormalités du néocortex », nés dotés de tares incompatibles avec la survie de l’espèce. Les organes génitaux des garçons se développent mal ou pas du tout, et il naît donc plus de filles que de garçons. Le gouvernement se met alors en quête de trouver des bébés « originaux » qui ne seront pas frappés de gènes récessifs. Il est laissé au lecteur le soin d’imaginer combien de bébés naissent en bonne santé, combien meurent, quelles sont les actions entreprises, le vrai sujet développé par Louise Erdrich n’est pas là. Le focus est avant tout mis sur Cedar, 24 ans, qui découvre la maternité et ouvre un dialogue émouvant avec ce bébé qui grandit en elle. Elle imagine tous les développements qu’il subit, les aptitudes qui naissent, le poids qu’il fait, les neurones qui se développent. Elle lui confie ses pensées, ses craintes, ses émotions et leurs histoires respectives. Parallèlement, avant de mettre cet enfant au monde, c’est aussi vers elle-même qu’elle se tourne : qui est-elle, d’où vient-elle ? Être née Indienne Ojibwé fait d’elle une personne à part, sans doute avec des combats à mener, une histoire à défendre, des légendes à transmettre. Bien plus passionnant que d’être blanche au milieu de tous les autres blancs. Cette famille idéalisée, ces parents élevés au rang de demi-dieux dans son imagination vont devenir réels… et apparaître somme toute bien ordinaires. C’est le monde autour d’eux qui est « extraordinaire ». Le choix narratif du témoignage d’une mère à son enfant sous la forme du journal intime rend le texte très attachant, parfois bouleversant puisque l’on suppute que toute l’humanité peut s’arrêter demain. 

Si toute cette partie largement embellie par la plume très poétique de Louise Erdrich, par ces instants d’émotions pures de mère à enfant ou de parent à fille, les réflexions pertinentes sur la parentalité, la maternité, le lien intime entre parent adoptif et parent biologique, l’éclairage des différences entre les croyances indiennes et le catholicisme, je suis plus mesurée sur la seconde partie, voire assez circonspecte, mais aussi frustrée. L’auteur apporte très peu de précisions sur ce monde futuriste, n’explique pas ce qui a amené l’humanité sur ce chemin, laisse des blancs, des vides, des questions sans réponse. Beaucoup de questions… De quoi rester sur sa faim… Il m’aura manqué un peu de Betty, un peu de Margaret pour asseoir le roman dans un temps historique et dans une époque singulière. J’aurais aimé en savoir bien plus sur ce futur imaginé, avoir plus de précisions, être immergée dans une idéologie, dans un nouveau fonctionnement, dans le développement de ces problématiques inédites qui auraient excité ma curiosité. J’attendais une vraie dystopie et j’ai fini par être un peu lassée par les fuites, les captures, les évasions. 

« L’enfant de la prochaine aurore », dont le titre original est « Future home of a living God » met d’abord en lumière le lien maternel, cet attachement immédiat envers un être pas encore né, cet amour qui dévaste tout sur son passage et autorise toutes les folies, toutes les prises de risque, tous les affrontements. C’est un très beau témoignage d’une mère à son bébé, poétique, parfois même lyrique dans lequel beaucoup de femmes vont se reconnaître. C’est aussi une ode au corps des femmes, celles qui donnent la vie, celles sans lesquelles l’humanité n’existerait pas et la promesse qu’elles se battront jusqu’au bout pour continuer à disposer de leurs corps comme elles l’entendent. 

Je remercie les éditions Albin Michel de leur confiance.

9 réflexions sur “L’ENFANT DE LA PROCHAINE AURORE, Louise Erdrich – Albin Michel, sortie le 6 janvier 2021.

  1. Yvan dit :

    Tu t’en doutes, je le lirai.
    On verra s’il répondra à assez de questions pour moi, je suis du genre à aimer quand on laisse assez libre l’imagination du lecteur.

    1. Aude Bouquine dit :

      Tu as bien raison de vouloir le lire et te faire ta propre idée. On en reparlera 😉

      1. Yvan dit :

        oui, après le troisième ou quatrième confinement 😉

  2. Cohen Ophélie dit :

    Une très belle lecture pour moi aussi, même si j’ai eu du mal dans les 100 premières pages.

    1. Aude Bouquine dit :

      Intéressant ! Moi j’ai eu plus de mal avec la seconde partie et je suis restée sur ma faim…

      1. Cohen Ophélie dit :

        Effectivement nous sommes totalement à l’inverse ! J’ai eu beaucoup de mal à apprivoiser cette plume si particulière et je me suis ensuite laissée happer.

  3. Ta chronique Aude est juste et très belle. Nous nous rejoignons sur la qualité de ce très joli roman dystopique signé Louise Erdrich. Un coup de cœur ! 😉🙂

    1. Aude Bouquine dit :

      Merci beaucoup 😊

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :
Aller à la barre d’outils