Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

Manchester, 2013. Ruth, narratrice de ce roman décide d’écrire au meurtrier de sa fille Lizzie, violemment assassinée chez elle en septembre 2009 alors que sa petite fille dormait à l’étage. La violence des coups portés à l’aide d’un tisonnier n’aura laissé aucune chance à Lizzie. Celle-ci laisse derrière elle son mari, Jack et sa fille Florence, 4 ans. Ruth, raconte tout : l’annonce, le procès, la vie après le procès, et les réponses tant désirées de l’assassin pour comprendre son mobile. Pour cela, elle ne néglige rien, elle raconte sous forme de lettres l’éventail de ses émotions, sa rage, sa colère, et la vie quotidienne, âpre, difficile, surhumaine. Quatre parties pour quatre étapes, du choc à la tentative d’apaisement pour continuer à vivre. « Ta violence a engendré cette violence en moi, cette créature enragée qui me dévore furieusement de l’intérieur. »

L’originalité de ce roman se situe dans sa forme épistolaire même si le lecteur n’a pas cette impression dans la présentation. Il s’agit bien de lettres que Ruth écrit comme un moyen d’exorciser sa douleur et sa haine, utilisant volontiers le tutoiement qui apporte une proximité dans cette relation qu’elle entretient avec l’assassin de ce crime. Ce besoin de tout dire permet de soulager sa conscience en racontant avec force détails absolument tout, mais son but est de chercher des réponses à l’atrocité du crime pour trouver la force de continuer à vivre.

Redevenir mère lorsqu’on a déjà été grand-mère est une épreuve, surtout lorsqu’il s’agit de panser les plaies d’une enfant si jeune, qui pique des crises, réclame sa mère à corps et à cris. Difficile de trouver le langage pour lui expliquer la situation, trouver les mots exacts sans qu’ils soient trop crus, ne pas transiger sur le mot « mort ». « Maman n’est pas là-bas. Maman est morte. Elle ne peut plus aller nulle part. Un jour, nous nous rassemblerons tous, toute la famille de maman et nous organiserons une cérémonie spéciale pour lui dire au revoir, mais elle ne pourra pas nous entendre ni nous voir, parce que son corps ne fonctionne plus. Il est cassé. » Il se tisse entre Ruth et sa petite fille une merveilleuse relation basée sur l’authenticité des paroles malgré l’horreur de la situation. Protéger ne veut pas dire mentir et Ruth prend le parti de dire la vérité, à sa petite fille d’abord, à elle-même ensuite, parce que cette vérité est vitale pour la sauver d’une haine féroce qui emporte tout sur son passage.

Dans la première partie « Nous avançons comme à tâtons dans nos vies ». Cath Staincliffe pose tous les éléments de son roman : le crime, l’arrestation du coupable, la vie qui doit continuer malgré la perte d’un être cher. C’est dans cette partie précisément que l’auteur dissèque avec justesse une thématique que je ne vous révélerais pas. Elle apparaît au chapitre 13 et change totalement la perspective centrale du roman. Le crime prend alors un autre sens, et aborde une problématique toujours d’actualité. « Mon cœur se durcit comme un bloc de glace », le nôtre aussi. C’est dans cette partie aussi que les pendules sont remises à l’heure : la médiatisation d’une affaire judiciaire met souvent plus en lumière le coupable que la victime. C’est le nom du coupable qui s’affiche avec sa tête en plein page que les gens retiennent, et la victime tombe alors brutalement dans l’anonymat. « C’est comme si Lizzie était passée à l’arrière-plan, tu tiens le haut de l’affiche. Tu peux te vanter de lui avoir volé la vedette. »

La seconde partie nous entraîne dans les arcanes du procès, l’audition des témoins, le rappel des faits, les détails de l’autopsie, la prise de conscience de certains faits effroyables « Je m’étais raccrochée à l’espoir qu’elle ne s’était rendue compte de rien, qu’elle avait tourné le dos au moment du premier coup assené, qu’il l’avait tout de suite assommée. Mais elle s’en est aperçue. La terreur. Elle est morte dans la peur. » Cette partie est je dois le dire, absolument passionnante tant les mots utilisés sont précis, adéquats dans l’énonciation des faits et l’analyse des retombées émotionnelles. Là encore, Cath Staincliffe s’offre une belle occasion d’alpaguer le métier d’avocat « Elle est forte, ton avocate (…) : prendre un élément potentiellement accablant et en réfuter toute la pertinence ? Le bénéfice du doute, c’est sa manière de procéder. Si elle en produit suffisamment, tu seras libre. »

Les deux dernières parties décortiquent les sentiments de Ruth après le procès et la vie qui doit reprendre son cours. Mais les choses ne sont pas si simples… « Sauf que ce n’est pas aussi facile, bien entendu. Je pensais qu’une fois la culpabilité de (….) – viendrait un sentiment de soulagement, même si la page ne serait jamais tournée. Ou une impression de libération, après la tension subie durant tout le procès dans le sillage de la mort de Lizzie. À l’époque, il me semblait que sa condamnation était le but ultime, une fin en soi. Je croyais qu’une fois ce but atteint je commencerais à reprendre pied. Que je serais de nouveau sur la terre ferme. Mais non. Les choses ont si peu changé. Je suis toujours à la dérive, engloutie par ma haine. ». Il faudra quelque chose de plus à Ruth pour respirer à nouveau. Ce « quelque chose » sera révélé dans la dernière partie qui clôt impeccablement le roman, nous laissant nous lecteur, exsangue, tant la tension monte d’un cran. Les étapes du deuil s’achèvent et laissent espérer une possible reconstruction.

C’est dans un style concis, parfois dépouillé, que Cath Staincliffe aborde l’assassinat d’un proche et ses répercussions sur toute une famille. Son écriture n’est pas pleurnicharde, elle n’en fait pas des tonnes, ses personnages ne font pas dans la lamentation de la première à la dernière page. Je n’ai pas trouvé ce roman triste, je l’ai trouvé juste. Et parce qu’il sonne juste, il est extrêmement prenant. La thématique révélée dans la première partie change évidemment tout le roman et ses perspectives en mettant le doigt sur un phénomène grave de société. La fin en est magistrale.

Cath Staincliffe est aussi l’auteur de « Le silence d’après », également édité aux Éditions Stephane Marsan.

Une réflexion sur “LETTRES À L’ASSASSIN DE MA FILLE, Cath Staincliffe – Stéphane Marsan, sortie le 16 octobre 2019.

  1. Aude, je dois le lire et je te lirai ensuite mais je me retiens ! 😂

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