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Je suis né dans la tempête, Jérôme Colin.

Je suis né dans la tempête de Jérôme Colin

Je voudrais d’abord m’arrêter sur la beauté de ce titre, « Je suis né dans la tempête », qui a attiré toute mon attention. Jérôme Colin est aussi l’auteur du formidable « Les dragons ». Il ne m’en fallait pas plus pour acheter son livre. Jamais je n’aurais pensé trouver autant de choses à dire sur ce roman, ne sachant absolument rien de ce qu’il contenait. Ce texte raconte, sur seize ans, comment le diable s’est installé dans nos vies avec un forfait illimité et une connexion 4G. Le tout avec notre consentement. Je m’explique, et j’y reviendrai avec ses propres mots, un peu plus loin, quand il se présentera lui-même.

Valério, dit Pulcino, naît le 9 janvier 2007, jour où Steve Jobs présente l’iPhone au monde. « Ce jour-là, il y a eu l’iPhone et moi. L’un allait changer le monde. L’autre en payer le prix. » L’auteur pose très tôt un constat qu’il explicitera jusqu’au bout : le monde va vite, trop vite, et il faut chausser ses baskets pour en suivre sa course. Or, et je cite : « Nous sommes faits de rythmes lents. Et l’urgence imposée dans ce bas monde n’est pas faite pour nous mais pour l’acier. » Vous le voyez venir ? En réalité, l’être humain n’est pas câblé pour la cadence qu’on lui impose. « Je suis né dans la tempête » va nous le prouver sur plusieurs années. 

Ce texte est arrivé pile au moment où je ressentais une véritable tempête, comme un trop-plein de tout. J’avais déjà viré toutes les notifications, posé très loin mon téléphone quand je lisais, essayé de m’empêcher à tout prix de répondre à chaque message dans la demi-seconde. Mais, en vrai, c’est un tel combat quotidien que je rêve parfois de le jeter par la fenêtre ou de le noyer pour n’être plus joignable. Être joignable, c’est s’obliger à faire des choses que l’on n’a pas envie de faire et j’ai une envie démentielle qu’on me foute la paix.

Ce combat, je ne suis clairement pas la seule à le mener. On parle beaucoup de charge mentale en ce moment, sans jamais vraiment remonter à sa source. Si nos têtes débordent, c’est peut-être moins une question d’organisation personnelle qu’un symptôme d’addiction collective au téléphone. Cet appareil a colonisé notre espace vital de notifications et d’informations dont le seul effet tangible est de nous stresser un peu plus chaque jour.

Dans « Je suis né dans la tempête », grandir dans ce monde-là ressemble à une expulsion. « Personne ne m’avait dit qu’il faudrait sortir de l’enfance. Qu’elle n’était qu’un hébergement provisoire et qu’un beau jour, on pouvait recevoir un avis d’expulsion. Personne ne m’avait averti qu’un autre âge m’attendait derrière, plus rapide et plus bruyant. Que rien ne serait balisé. Qu’aucun panneau n’indiquerait : “attention, dans cent mètres sortie de l’enfance. Ralentissez. “ » Cette citation dit fort bien ce que je ressens depuis quelque temps… «Comment sortir d’un enfermement sans murs? » demande le narrateur. Bonne question, n’est-ce pas ?

Dans cet ouvrage Jérôme Colin oppose l’emprise du téléphone et l’être humain, et rarement un texte m’aura autant parlé. Chaque chapitre, qui représente une année, s’ouvre sur un montage de vrais titres : le nombre d’utilisateurs franchi par Facebook, par exemple. Puis, il replonge dans le quotidien de Pulcino. Cette opposition fonctionne à merveille parce que le monde qui s’emballe dehors est exactement celui qui vide méthodiquement la maison de Pulcino, avec la régularité d’un algorithme bien réglé. 

La mère de Pulcino en est l’illustration la plus limpide. Caissière payée à la cadence, elle finit par décrocher un emploi de « problem solver » dans un entrepôt logistique. Évidemment, elle n’anticipe pas un seul instant qu’elle s’enrôle dans un système absurde de son plein gré. Alors qu’elle croit gravir un échelon, elle va simplement apprendre à courir un peu plus vite. 

Que les professeurs qui s’acharnent sur l’accord du participe passé et les affluents de la Loire me pardonnent, mais il existe, dans ce roman, un prof de philo reconverti qui pose enfin les bonnes questions. Il écrit au tableau « À quoi sert l’école ? », « À apprendre à habiter l’imprévisible et à penser dans l’incertain. » Je veux Bernard dans la vie de mes filles et une école capable de préparer nos enfants à l’existence. 

Mais, le passage qui m’a vraiment retournée, actualité récente oblige, est celui sur ce dialogue avec un assistant conversationnel à qui le narrateur demande, sans détour, comment il détruirait les générations futures s’il était le diable. La réponse tombe, effrayante : « Si j’étais le diable, je n’utiliserais ni guerre, ni feu, ni violence. Pour anéantir les futures générations, je ne les tuerais pas. Je les éteindrais lentement. Avec leur consentement. » Difficile, en refermant ce livre, de ne pas repenser aux propos tenus quelques semaines plus tard par le chercheur Jacob Coxon, qui a quitté Anthropic en affirmant croire sérieusement à un risque existentiel lié à l’IA. « La vitesse aujourd’hui, c’est la disparition du délai. »

Alors, au cœur de « Je suis né dans la tempête », emporté par ce maelström, Valério cherche un endroit où la vitesse n’entre pas. Il finit par le trouver dans les Pouilles, chez ses grands-parents. À mon sens, ce sont les pages les plus magnifiques du roman, tant elles nous apportent calme et sérénité. On est autorisé à regarder la pluie tomber sans avoir à se justifier de cette perte de temps. « En fin de journée, la lumière bascule et la campagne entière se couvre d’un voile d’or. Tout semble plus doux, plus lent. Presque pardonné. Je me dis : voilà ce qu’il faudrait. Recouvrir en permanence le monde de cette lumière qui berce le sud de l’Italie pendant quelques minutes sur le coup de dix-neuf heures. Le monde s’en porterait mieux. » Difficile de ne pas être d’accord avec ce constat. 

Vous l’aurez compris, les questionnements de ce roman sont nombreux… et les réflexions qui suivent la lecture le sont tout autant. À l’interrogation, « Si le monde accélère, est-ce que cela veut dire qu’on arrivera plus vite à la fin? », on constate que « l’accélération nous promet que quelque chose va arriver. Que ce monde qui ne nous rend pas heureux, ou pire nous fait souffrir, va bouger. Et que devant, forcément ça ira mieux. » On se hâte parce qu’on n’a plus la patience d’espérer autrement.

Il n’y a ni remède ni solution dans « Je suis né dans la tempête ». Mais, il existe une lumière de fin de journée en Italie. Apparaît alors l’espérance que la seule façon d’habiter humainement ce monde réside dans le fait de lui résister, et qu’après tant de vitesse, de bruit ou d’écran, l’heure est au silence. C’est beau le silence.

Achat personnel – Chronique non rémunérée

Editeur : Allary

Sortie : 20 août 2026

284 pages, 20,90 euros

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