« Bleus, blancs, rouges » est le premier tome de la trilogie « Sombre France de 1978 à 1984 ». Il est suivi de « L’étendard sanglant est levé » (déjà disponible) et de « 14 juillet » à paraître en janvier 2026. Benjamin Dierstein y entremêle réalité historique, personnalités ayant existé et personnages fictifs. Le tout donne à son œuvre un pouvoir romanesque intense qui vous emporte de la première à la dernière page. Vous pourrez prendre le temps de mesurer ce qui se joue derrière l’action, c’est-à-dire l’Histoire, la politique et les services de police monopolisés par des enquêtes devenues cultes.
Ne soyez pas rebutés par le sujet, une « timeline » historique que vous connaissez mal, ou des thématiques de société qui vous semblent trop loin de vos préoccupations, car Benjamin Dierstein crée une mécanique si haletante que les pages se tournent toutes seules.
Pour résumer ce tome rapidement, « Bleus, blancs, rouges » révèle la tectonique souterraine d’une époque, années 1978-79, alors que l’Europe encaisse les secousses du terrorisme et que la France, au cœur des flux (armes, idéologies, argent, hommes), tente de démêler ses propres puzzles sur son sol. Le lecteur bascule fréquemment entre des bureaux parisiens et les terres africaines, entre des personnalités politiques et policières et des protagonistes fictifs créés pour les besoins de l’intrigue.
L’un d’eux, Robert Vauthier, dit mieux que personne la porosité existante entre diplomatie, « barbouzeries » et nuits parisiennes.
Nous sommes au printemps 1978. La police française est en alerte rouge. Depuis un événement terrible survenu en mai 1968, un homme cristallise toutes les obsessions et les rivalités entre les différents services de police. « Geronimo », trafiquant d’armes, formé et relié à différents groupes idéologiques, hante la mission et les destins de nombreux flics de France.
Marco Paolini et Jacquie Lienard, tout juste sortis de l’école de police, sont sur ses traces. Ils ne sont pas les seuls : Jean-Louis Gourvennec, ancien brigadier, Robert Vauthier, mercenaire de retour d’Afrique, le pistent également. Cette chasse à l’homme s’exécute en parallèle d’une actualité brûlante (Mesrine), de guerres des services entre les RG, la PJ, et la DST. L’heure n’est pas au partage des informations. Au contraire, chaque service protège ses sources et espère sa part du gâteau médiatique (et opérationnel).
Dans « Bleus, blancs, rouges », cette rivalité est incarnée par deux jeunes « bleus » : Marco Paolini et Jacquie Lienard qui entre chacun dans un service concurrent et prestigieux de la police.
Autour d’eux, Jean-Louis Gourvennec dit « Gourv » s’impose très vite comme une figure de l’entre-deux : ancien flic, nouvelle mission que vous laisse découvrir.
Robert Vauthier, relie l’Afrique à Paris. Ancien mercenaire, il tente de se racheter une réputation en ouvrant des boîtes de nuit dans la capitale. En réalité, il est la main droite de l’État et la main invisible des coups tordus. Il est le « barbouze » de la République.
Ce quatuor contribue grandement au sel du roman. J’ai adoré suivre leurs pérégrinations, entre leurs métiers et leurs vies privées. Ils sont absolument formidables ! Rarement en littérature, j’ai été aussi vite attachée à des personnages, c’est dire !
De nombreuses thématiques sont abordées dans « Bleus, blancs, rouges », et cela contribue également à rendre cet ouvrage hautement addictif. Pour faire le lien avec Jacquie et Marco, on y trouve un « guide d’apprentissage » du monde policier. Les premières pages qui traitent de l’école de police, des rites, des règles d’or à ne jamais transgresser, des compétitions entre élèves, et des hiérarchies de groupe sont jouissives. La quête pour débusquer Geronimo et découvrir son identité est à la fois une boussole et une menace. Ils sont prêts à tout pour y parvenir.
Ainsi, les guerres d’ego, le cloisonnement des services, le refus de partager les informations et les informateurs, les rivalités entre unités, les coups d’autorité qui masquent des stratégies personnelles permettent de faire avancer les enquêtes malgré l’institution. L’obstruction est de mise, et le lecteur s’en délecte.
« Bleus, blancs, rouges » décrit avec didactisme les dynamiques politiques en France et les relations poreuses avec l’Afrique. Le lecteur participe aux discussions officieuses, aux différents enjeux, et comprend très facilement comment les intérêts convergent, se financent et se protègent. Benjamin Dierstein cartographie le territoire français et européen en réseaux : Brigades rouges, RAF, IRA, ETA, FLNC, groupes palestiniens. Il documente avec maestria la mutualisation des caches, des destinataires, des voies clandestines, et démontre que, au-delà des sigles, certains fédèrent des circuits communs. Il fait exister concrètement cette chaîne de la violence.
L’État français est montré en pièces détachées, chacun y a son pré carré. Progressivement, la morale se brouille, d’autant que la cible Geronimo pose la question de ce qui reste de la loi quand l’urgence de la situation s’installe.
D’un point de vue plus psychologique, l’obsession, la foi, la mémoire traumatique dues à la raison d’État sont finement décortiquées. Certains gestes ou actions sont terriblement destructeurs, et posent la question de jusqu’où aller pour sauvegarder l’État…
Ce que j’ai trouvé très réussi et vraiment bien exécuté relève des ajouts narratifs de l’auteur pour contextualiser les chapitres à venir. « Bleus, blancs, rouges » alterne scènes « coup de poing », textes documentaires tels que les rubriques « revue de presse », les transcriptions d’écoute, la voix de… + nom d’un journal. Les temps de planque des flics, leurs discussions ont l’air accessoires, mais apportent beaucoup d’informations à l’ensemble du récit.
Benjamin Dierstein cultive une langue noire satirique, un vrai sens de la réplique et de l’ironie râpeuse. Les scènes dépeintes sont très cinématographiques et ce n’est pas pour rien qu’il a obtenu le prix Polar en séries aux Quais du Polar en 2025.
« Bleus, blancs, rouges » est un roman qui s’impose un tempo, où l’engrenage narratif pousse le lecteur à vouloir en savoir toujours plus. Le réalisme (et donc la crédibilité) vient de la somme des détails qu’il fournit, et chaque micro-indice donne une valeur dramaturgique.
Il faut dire que l’ampleur des informations fournies ne dévore jamais le récit et ses protagonistes. La vitesse des différentes intrigues ne mutile pas la réalité historique. Le ton satirique souvent employé n’empêche jamais la gravité des actions.
« Bleus, blancs, rouges » dessine une carte logique de flux, avec un but logique à atteindre, grâce à une écriture dynamique et vivante qui tend vers la réalité de l’époque. Je n’ose imaginer ce que l’écriture de ce roman a demandé en recherches documentaires, puis en transformation de cette matière première en œuvre romanesque.
Tous les documents ont certainement aidé à propulser l’intrigue afin de maintenir une tension où chaque trajectoire garde son identité sans en parasiter d’autres.
J’ai aimé l’insertion d’une éthique de l’ambiguïté. Il a fallu montrer la porosité entre les différents milieux, entre les politiques et la raison d’État, en laissant les contradictions naître et se déployer à travers les personnages.
À mon sens, la chorégraphie du rythme est parfaite, c’est toute une époque qui prend vit sous nos yeux. Benjamin Dierstein est parvenu à restituer le grain du réel tout en gardant à l’esprit les enjeux, la force du romanesque et en provoquant moult émotions quant au devenir des personnages. Je me suis attachée à tous ! Ce niveau de précision relève du prodige pour une œuvre qui fera, à la fin, quelque 2500 pages.
« Bleus, blancs, rouges » relève d’une dramaturgie contemporaine ultra documentée qui prend le parti des intrigues à double fonds. Les alliances dissimulées, les fidélités vénéneuses, les griseries de la performance, les frontières obscures entre politique et sécurité, entre ambitions personnelles et raisons d’État font de ce roman un chef-d’œuvre du genre. J’ai commencé et bien avancé « L’étendard sanglant est levé » et je peux déjà vous dire qu’il est du même acabit. Benjamin Dierstein sait écrire et exalter son lecteur. Je ne peux qu’espérer qu’on en fasse bientôt une série, dans le but de lui donner la lumière qu’il mérite amplement. Lisez-le, c’est brillant !
Trilogie Sombre France de 1978 à 1984, tome 1
Editeur : Flammarion
Sortie : 19 février 2025
Sortie poche prévue le 8 janvier 2026
800 pages, 24,50 euros
Découvrez aussi : LES DERNIERS JOURS DES FAUVES, Jérôme Leroy
Voilà une chronique convaincante
J’ai le premier dans ma PAL. Je vais recevoir le deuxième. Il fallait que je trouve le courage. Tu me l’as donné ! 😉
Tu vas adorer !! C’est vraiment excellent et ça se lit super bien 👍
J’ai mis 20 sur livres addict, c’est dire !
Je vais me lancer!
Chronique passionnante Aude ! Je ne sais plus sur quel blog j’en avais entendu parler, mais je l’avais mis dans ma wishlist. Alors, habituellement, je ne suis pas vraiment friande de ce genre de roman et de sujet, mais je suis quand même interpellée car les retours sont plus très bons.
Je vais finir par me laisser convaincre, mon portefeuille va me haïr. Merci à toi pour le partage de la chronique 🙏 😘