Julien Sandrel a construit son succès sur des récits lumineux traversés par des personnages abîmés, leurs fêlures, leurs difficultés, et qui, malgré tout, se relèvent. Je l’ai écrit de nombreuses fois, on a tous besoin d’un Julien Sandrel dans sa vie, et avec « Le jour où Rose a disparu », il ne dément pas cette affirmation. Compassion, empathie, bienveillance, tant de mots galvaudés au quotidien, qui ne le sont jamais dans les livres de Julien.
Dans « Le jour où Rose a disparu », il change de registre en s’attaquant à un sujet plus sombre : la violence faite aux femmes, et les blessures invisibles qu’elle laisse dans les mémoires et sur les corps. Le récit est porté par trois femmes, Rose, Aïda et Ophélie, qui chacune à leur manière, tissent des fils invisibles entre ombre et lumière.
Rose est amnésique. Après un accident de voiture, elle se réveille à l’hôpital avec pour seuls documents sa carte d’identité et une lettre de suicide. De Rose Malherbe, elle ne sait rien. Ni de son enfance, de sa vie d’adulte, de son métier ou de ce qu’elle aime. Son visage a été réparé après l’accident, elle ne se reconnaît même pas dans le miroir. Rose est une page blanche. Bénédiction ou terrible tragédie ? Il est possible pour Rose de tout recommencer à zéro, ou au contraire de partir à la recherche d’elle-même. Sa jauge de mémoire à sec, elle ne peut se résoudre à envisager la première option. « Qui suis-je si je n’ai plus de passé ? » Assembler des fragments de sa vie devient une obsession. Pour « renaître », sans doute faut-il accepter l’idée de comprendre ce qui l’a menée à vouloir s’ôter la vie.
Rose n’est pas la seule voix à s’exprimer dans « Le jour où Rose a disparu ». Aïda est auxiliaire de puériculture à la Maison des femmes, un endroit où les femmes se reconstruisent, avec leurs enfants, après un traumatisme. Elle accueille, écoute, apaise et offre ce temps précieux où la peur a déserté. Mais, derrière l’apparente assurance d’Aïda dans l’exercice de ses fonctions se cache une angoisse profonde qui prend toute la place. Aïda incarne ce paradoxe qui consiste à sauver les autres pour soigner ses propres douleurs. Plus tard, Ophélie, la troisième voix féminine du roman, prendra la parole dans des circonstances que je ne peux révéler. En sus, une voix inconnue s’exprime en italique et s’adresse à un petit garçon. Qui est-elle ? Pourquoi intervient-elle ? C’est au lecteur de le découvrir…
Le récit prend immédiatement une dimension singulière lorsqu’il est fait mention de Maison des femmes. Le lecteur comprend qu’il va être question de violences physiques et/ou psychologiques, de violences conjugales. Inspirée de nombreuses autres maisons en France, cette insertion devient un symbole d’espoir. En ces lieux, les femmes reprennent possession de leurs corps et de leur histoire. Elles réapprennent à parler grâce à des ateliers de parole, et à ne plus avoir honte. À travers différents programmes, elles se transmettent de la douceur, se communiquent leur confiance, et osent espérer une nouvelle vie après la peur.
Dans « Le jour où Rose a disparu », il est donc question de « sororité » comme remède au silence, au-delà du mot devenu « tendance », totalement galvaudé. Il n’est pas question ici de dimension sociale ou politique ni d’une terminologie déconnectée de la réalité, encore moins d’une instrumentation qui consisterait à donner une image progressiste tout en reproduisant les mêmes hiérarchies de pouvoir. La sororité, cette solidarité entre femmes, touche à une idée exigeante et à une démarche active qui refuse les rivalités de bas étage en créant des espaces de confiance. Julien Sandrel retranscrit parfaitement combien la sororité demande courage, loyauté et engagement. Il redonne à ce terme sa force originelle : un lien réparateur, et une humanité partagée. Chaque femme de ce roman devient le miroir d’une autre, et ensemble, elles sortent du mutisme.
J’ajoute, et cette remarque n’engage que moi, que les maisons de femmes existent pour pallier la défaillance de nos institutions !
Comme souvent dans les romans de Julien Sandrel, la dimension familiale ou fraternelle occupe beaucoup de place. Il y a souvent chez lui l’idée de la lignée, de ce que l’on transmet malgré soi et de ce que l’on choisit volontairement de transmettre. Les lettres en italique du mystérieux narrateur étayent cette théorie. La mémoire affective ou les liens invisibles entre générations y sont explorés. Ainsi, pour que Rose retrouve sa mémoire, il faut aussi qu’elle se réapproprie sa lignée. Car, pour survivre, certaines femmes s’effacent…
Mais, « Le jour où Rose a disparu » est aussi un puzzle que le lecteur doit reconstruire à travers les voix qui lui parlent. Celles-ci se répondent, s’entrecroisent pour finir par restituer des vérités éclatées. Construit sur la mémoire fragmentée qui suscite des mystères à éclaircir comme dans un polar, le texte désépaissit progressivement le brouillard du début. Quels sont les liens entre ces voix ?
À travers cette quête de soi, Julien Sandrel crée un jeu d’assemblage émotionnel. Si les différents récits de ces femmes semblent indépendants, ils se rejoignent en fin de roman, quand les destins s’entrelacent de manière très intime. L’auteur excelle à ce dévoilement progressif en brouillant les pistes, et en multipliant des concordances. Les mémoires se font échos, et peu à peu, la vérité se dessine avec stupeur. Il y a ici les maillons d’une chaîne de violences qui se resserrent et une autre de résilience qui se brise, pour renaître.
« Le jour où Rose a disparu » est donc un récit à la fois polyphonique et circulaire. La vérité se construit peu à peu, et Julien Sandrel tient les rênes du souffle romanesque en y apportant un savant mélange entre réalité et dimension symbolique. À l’instar de la mémoire traumatique, l’intrigue fonctionne par fragments, qui, tous, vont vers la lumière. C’est précisément cela que j’aime chez cet auteur : les messages de ses livres sont toujours optimistes. Il croit profondément à l’humain et à ce qui peut être bon en chacun de nous. Il y a beaucoup de travail derrière cette construction et le final est à la hauteur de ce patchwork narratif !
Métamorphose. Telle est l’impulsion dans laquelle s’inscrit « Le jour où Rose a disparu ». Des femmes qui se reconstruisent, qui guérissent leurs cicatrices, mais dont la cicatrisation ne se fait pas aux dépens des hommes. Julien Sandrel n’oppose pas les genres, il ne cloue pas les hommes au pilori. Au contraire, il démontre que, si la guérison passe par une réconciliation avec soi, elle passe aussi par la paix avec le sexe opposé. La force de la réparation ne passe ni par la revanche ni par la vengeance, elle transite par la transformation de la douleur en énergie vitale. Chacune apprend à tenir debout autrement.
« Le jour où Rose a disparu » est un roman bouleversant et tendre, à l’image de son auteur et de ses livres précédents. C’est un texte lumineux, résolument positif sur la puissance du lien, le courage, la mémoire et les bienfaits de la parole « C’est prodigieux, ce pouvoir qu’ont les mots de transformer le réel, transfigurer les ombres et poétiser les fissures de l’âme. » Oui, c’est prodigieux…
Editeur : Harper Collins
Sortie : 1er octobre 2025
400 pages, 20,90 euros.
Existe au format audio chez Harper Collins, lu par Ninon Moreau, Astrid Roos, Aloïse Sauvage, 7h37 d’écoute.
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De la lumière, même sur un sujet grave, ça fait du bien aussi parfois 😉
J’aime beaucoup la manière très humaine dont l’auteur arrive à parler de thèmes durs. Ce roman ne semble pas échapper à la règle. J’ai trouvé ton avis très beau et fort et apprécie la vision de la sororité qui semble défendue dans ce roman, loin des effets de manche à la mode.
Je ne suis pas encore prête à m’ouvrir à ce
genre de récits, mais qui sait. Peut-être un jour aurais-je de la place pour un julien Sandrel dans ma vie !
Quand tu auras arrêté de vouloir donner des gens à bouffer aux cochons 😁
Merci beaucoup. C’est un auteur qui me touche toujours beaucoup.
Un peu la spécialité de l’auteur…. Ses thématiques sont toujours bouleversantes. Moi j’aime bien et ça me fait du bien.
🤣 ouais, ben pour ça, faudrait que les gens me donnent moins envie de les filer à bouffer aux cochons 🤣
Tu en parles très bien Aude. Même si je ne pense pas le lire, du moins pas en ce moment, je le note pour plus tard.