« Par où entre la lumière » est la suite directe de « Où vivaient les gens heureux ». Dans ce nouveau volet, Eleanor retrouve les siens, non pour refaire l’histoire, mais pour raconter ce que deviennent les existences après de grands remous. Cette suite s’inscrit dans la même veine, et Joyce Maynard continue d’explorer la vie familiale et ses silences, ses blessures intimes, et les choix douloureux que l’on porte toute sa vie. Choisir c’est renoncer, nous le savons bien… Au centre de « Par où entre la lumière », le lecteur retrouve le personnage principal, Eleanor, revenue dans sa ferme qu’elle avait achetée et chérie, vingt-cinq ans après l’avoir quittée. Cam, son ancien compagnon, y meurt d’un cancer. Elle l’accompagne dans ses derniers instants, malgré le lourd passé qui flotte entre eux.
« Il y a une fissure en chaque chose. C’est ainsi qu’entre la lumière. »
Pour une meilleure compréhension des dynamiques et des personnages, je recommande vivement une lecture dans l’ordre.
Eleanor est autrice et illustratrice de livres pour enfants. Souvenez-vous des bonshommes-bouchons, tradition familiale, dont elle racontait les histoires à ses enfants le soir. Elle vit au rythme de la nature, se partage entre la ferme et son entreprise de fabrication artisanale de fromages. Ses enfants, Ursula, Toby, et Al et ses petits-enfants, Lulu et Orson, font à la fois sa joie et sa peine. Le rituel du quotidien est bien installé. « Par où entre la lumière » se concentre autour de ces habitudes domestiques, une respiration familière naturelle qui lui sied parfaitement. Les noms des chapitres, tels que « Les chèvres ne vous brisent pas le cœur », « Toutes les espèces de fleurs en verre » montrent cette nécessité de s’ancrer dans le réel.
Parfois, Joyce Maynard se détache un peu du focus familial pour prendre une photographie de l’époque. Nous sommes dans une Amérique cabossée où les inquiétudes montent. Par petites touches, et parce que l’écrivaine est très préoccupée par l’avenir de son pays, elle passe par Eleanor pour exprimer la sidération morale, l’élection du quarante-cinquième président des États-Unis (Trump), la gestion de la crise du covid.
« On voit luire leurs petits yeux, non seulement en la personne de Donald Trump, mais aussi chez tous ses adeptes coiffés de leurs casquettes rouges qui agitent leurs pancartes “Merde à Hillary” et scandent “Enfermez-la” ; des gens apparemment ordinaires qu’Eleanor côtoie depuis des années, pour qui l’élection paraît avoir déchaîné un intérêt personnel, une brutalité, une avidité et une cruauté pure et simple jusqu’à présent cachés. Le message qu’ils semblent proclamer – seuls les forts méritent de survivre, tous les autres sont des losers – aurait, de toute façon, choqué Eleanor indépendamment de son histoire personnelle. »
Au cœur de « Par où entre la lumière », Joyce Maynard déploie l’idée de l’art comme planche de salut. Eleanor crée un roman graphique titré « Mineral Man » dans lequel un héros muet et accidenté se dresse pour protéger les humiliés et déranger les puissants. Ce projet permet à Eleanor de métaboliser la colère, la peur, la tristesse, et de rendre hommage à l’un de ses enfants, handicapé. Eleanor est une femme forte, une mère entourée, et Joyce Maynard excelle à raconter les petits gestes du quotidien, des bonheurs que, parfois, nous ne savons plus apprécier.
Mais, sa relation avec sa fille Ursula est une source d’immense peine, un nœud de frottements, tissé par des malentendus vieux de plusieurs années. « Le simple ton d’une voix peut-il vraiment faire l’effet d’un couteau plongé dans le cœur ? Oui, s’il s’agit d’une personne qu’on aime et qu’elle parle comme une étrangère. Une étrangère qu’on a mise au monde, il y a un million d’années. » Ursula a toujours imputé l’échec du couple parental à sa mère. Les années passant, la distance entre elles s’est durcie : Eleanor ne cesse de marcher sur des œufs et ne s’est jamais décidée à lui dire la vérité. Ursula installe une frontière entre elles jusqu’à ranger sa mère dans la case « les gens ».
Ce décalage toxique d’une vérité contenue a fini par m’agacer au plus haut point. Ursula se comporte très mal avec sa mère, pour ne pas dire qu’elle est odieuse, et ses réactions au fil de « Par où entre la lumière » m’ont exaspérée. Il est vrai qu’Eleanor a laissé s’installer un récit erroné du divorce, mais, comme dans toute famille, les secrets des parents ne sont pas toujours révélés aux enfants. Même après la mort de son père, Ursula ne cherche pas le lien, persiste à stagner dans une colère froide et à « punir » sa mère de toutes les manières possibles. Parallèlement, j’ai eu envie de secouer Eleanor qui continue à tenir les bases de ces zones sombres, persiste à se taire et n’explose jamais. Elle prolonge le malentendu qu’elle prétend combattre, comme si son rôle de mère devait annihiler la vérité des actes de Cam.
J’ai donc été très souvent contrariée par cette relation dont on voit clairement comment la déverrouiller. J’ai été frustrée par cette mécanique du ressentiment qui sans cesse reboucle la boucle. La susceptibilité d’Ursula et la prudence d’Eleanor m’ont semblé trop lourdes et sans fin. Je suis mère de trois filles et jamais je n’aurais pu supporter cette relation sans exploser, comme je n’aurais jamais pu cacher la vérité de l’échec du mariage (surtout après un décès). J’estime qu’une femme porte déjà suffisamment de fardeaux du quotidien pour ne pas avoir à vivre ce genre de « malendus » qui perdurent. Beaucoup ont eu à souffrir d’un divorce, mais il me semble que la vérité des faits doit rester la base de la communication avec les enfants.
Heureusement, la relation Eleanor/Toby vient contrebalancer cet agacement : l’amour circule naturellement. Eleanor aime la bonté naturelle de son fils, son indépendance malgré son handicap, son éternel sourire, son optimisme à toute épreuve. Toby est fier d’avoir une mère comme la sienne, il lui fait confiance et crée avec elle un quotidien partagé basé sur l’écoute, la tendresse et le respect de l’autre.
À mon sens, la force de « Par où entre la lumière » tient d’abord à la cartographie les gestes. Eleanor, désormais sexagénaire, grand-mère, prête l’oreille aux confidences, note les préférences de chacun, prend à cœur et au sérieux son rôle de « chef de famille ». Le texte tient ensuite par la représentation des liens : l’amour contrarié et trahi, le désir tenace de rapprochement. Eleanor est un balancier qui à la faveur des mots ou des gestes, peut déplacer la frontière des retrouvailles ou de l’éloignement. Joyce Maynard démontre à quel point cette diplomatie du quotidien réclame de la patience et de la persévérance. Les petits-enfants se transforment en archivistes de la tribu. Ils cherchent sans arrêt l’harmonie et, dès qu’elle se dérobe, inventent de nouveaux rituels pour qu’à nouveau « entre la lumière ». Là encore, l’écrivaine confirme que la famille tient grâce à des scotchs, des bricolages, des nœuds, mais elle tient.
Dans « Où vivaient les gens heureux », Joyce Maynard narrait la construction d’une famille, puis ses fractures. Elle montrait le combat d’Eleanor à maintenir le cocon familial. « Par où entre la lumière » s’inscrit dans la continuité, mais en changeant l’angle. Le roman s’emploie davantage à témoigner de l’infinie patience que demande la reconstruction. Les blessures cessent d’écraser, elles deviennent des reliefs avec lesquels il faut apprendre à vivre. Il est temps pour la famille de se réinventer dans l’après, sans renier le passé.
Si Joyce Maynard, à force de fragments, parvient à créer une mosaïque qui épouse la vie réelle, j’ai tout de même quelques réserves sur les trop nombreux rappels du tome précédent, les répétitions, notamment concernant la relation d’Eleanor avec sa fille, l’insertion du personnage de Guy auquel je n’ai pas pu m’attacher.
Néanmoins, j’ai beaucoup aimé retrouver ce personnage de mère et d’épouse, qui enfin pense à elle et devient une femme à part entière capable de vivre pour elle-même. Joyce Maynard est une fine psychologue de l’âme humaine, elle sait disséquer les tensions et les élans, suggérer les mots et les gestes qui n’arrivent pas à être dits. Le titre, « Par où entre la lumière », « How (comment) the Light Gets In » évoque ces brèches par lesquelles l’espérance s’infiltre malgré tout et le roman est traversé d’éclats de lumière. Le don de soi, la maternité et ses aléas s’effacent à la faveur de la naissance d’une femme qui est parvenue à se trouver.
Traduction : Florence Lévy-Paoloni
Titre original : How the Light Gets In
Éditeur: Philippe Rey
Sortie : 21 août 2025
604 pages, 22 euros
Si j’ai bien compris, on retrouve une protagoniste de « Où vivaient les gens heureux », roman que je n’ai toujours pas lu Tu sais, je n’ai toujours pas découvert l’autrice, mais j’ai un livre d’elle dans ma pal « L’homme de la montagne ».