Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Dans la maison d'été de Karine Reysset

Je referme « Dans la maison d’été » terriblement nostalgique… Comment ne pas penser à la maison de famille de mes grands-parents dans laquelle j’ai des souvenirs d’enfance si heureux ? Pour quelques heures, ou quelques jours, je n’avais pas besoin d’être invisible, la « funambule de l’enfance » en moi pouvait prendre un peu de repos. Mais, avec « Dans la maison d’été » émergent également des désirs de maison de famille à construire. Concevoir un lieu où enfants et petits-enfants viendraient se ressourcer, se/nous retrouver, se créer des souvenirs communs. À 51 ans, moi qui n’ai connu que les hurlements ou les silences de plomb, je rêve d’offrir à nos six enfants un refuge et un havre de paix. 

« Dans la maison d’été » est l’endroit où bat le coeur d’une famille, conserve ses souvenirs et ses secrets, et le souffle de moments suspendus. Elle a été achetée par Rose sur un coup de tête. Albert n’a jamais rien su lui refuser. Quarante ans d’histoire familiale vont s’y succéder, rythmés par les saisons, les étés dorés, les Noëls festifs, les arrivées et les départs, les grands bonheurs et les terribles tragédies. Quatre murs et un toit pour raconter l’histoire d’une lignée dans une société en mutation. 

« Nous avons été une famille ordinaire traversée par un certain nombre de tragédies qui l’étaient moins. Nous avons fait front, tâchant de nous maintenir la tête hors de l’eau. Mais si les Reiss ont eu leur part de malheurs, nous avons aussi connu des jours de partage, d’épiphanie et de joie, touché du bout des doigts la grâce et le bonheur, d’une manière qui n’appartient qu’à nous. Enfin, je crois. » 

Tout commence en 1980 lorsque cette maison en bord de mer, au Pouliguen, n’a encore rien à raconter. Elle est le commencement de l’album photos de la famille Reiss. Au fil des pages et du temps, elle devient le témoin d’une effervescence familiale. Elle y héberge les pleurs d’enfants, leurs rires, les disputes adolescentes, les soupirs de jeunes amants, les confidences murmurées, les colères orageuses, les silences pesants, et les larmes inconsolables. 

Karine Reysset fait parler cette « maison d’été » en l’imprégnant de mémoire. Les murs inspirent, les fenêtres et les portes expirent, et les parquets se font l’écho des voix. Elle sature le lieu de mémoires, avec tendresse et délicatesse, et décrit avec une élégante simplicité les émotions qui traversent ces lieux. Tout y est sensoriel et imagé, on pourrait presque entendre les volets se fermer, la luminosité baisser, les voix s’endormir. Cette musicalité d’un lieu qui respire confère au récit un charme inouï, teinté de nostalgie et de félicité. Tel le piano qui trône en son centre, quand la maison d’été se tait, elle renaît le lendemain sous un nouvel éclat. 

«En peu d’années, la maison était devenue un lieu de retrouvailles et de rendez-vous, de festivités et de partage. La pulsion de vie avait été la plus forte. Des traditions s’étaient rapidement installées. »

Mais « Dans la maison d’été » est également l’histoire d’une famille sous quatre générations. Un arbre généalogique est proposé au début du roman, et, malgré les nombreux protagonistes, je ne me suis jamais perdue. La galerie de personnages traverse le temps, et chaque génération sillonne ces décennies, avec ses espoirs, ses frustrations, ses colères, ses joies et ses drames. De fait, le roman est aussi une fresque humaine sociale où chaque génération vient interroger la précédente. Ce va-et-vient intergénérationnel où les enfants deviennent à leur tour parents permet de mettre en lumière l’avancée des conventions, mais donne aussi l’occasion de s’attarder sur différents pans de l’Histoire. 

« Dans la maison d’été », propose quarante de vie française, de grandes transformations sociales, politiques ou culturelles. La maternité et l’évolution du rôle de mère y prennent une grande place, de même que l’émergence du féminisme, et la libération des mœurs jusqu’aux nouveaux schémas familiaux et recompositions familiales. Les schémas hérités muent, les filles ne se calquent plus sur le modèle maternel, les hommes doivent redéfinir leur place au sein du couple, mais aussi de la famille. La maison familiale est le témoin privilégié de toutes ces évolutions. 

À ce titre, difficile de ne pas parler de Rose, le cœur battant de cette « maison d’été ». Ses jeunes années sont frappées par le deuil puisqu’elle perd ses parents très tôt. Elle ressent rapidement un besoin viscéral d’ancrage et de création d’un socle. Cette blessure fondatrice déclenche le besoin impérieux de fonder un refuge pour elle et les siens. Émotive, mais solide, elle devient une mère pivot : c’est autour d’elle que tout gravite. Attentive, infatigable, organisatrice hors pair, elle incarne une femme moderne, même si son besoin de contrôle est viscéral. Elle sait à quel point l’existence est fragile, elle a déjà subi bien des effondrements. Pourtant, sa façon d’aimer, assez peu démonstrative quand elle devient mère, suscite quelques dissensions, notamment avec sa fille Hélène. Ce n’est que lorsqu’elle devient grand-mère, qu’elle s’adoucit, devient plus tendre et plus à l’écoute. Elle s’autorise alors à faiblir, à dévoiler ses émotions, et à lâcher prise. 

C’est un personnage que j’ai profondément aimé, dans ses fragilités, mais aussi dans ses forces. Elle tire les leçons des échecs vécus avec ses enfants pour observer les générations suivantes et essayer de mieux les comprendre. Et comme tous les épicentres, elle subit souvent de grosses secousses familiales…Quand les liens se distendent, que certains boudent le toit familial, elle fait preuve de cette sagesse teintée de lucidité. Elle sait qu’on ne retient ni les enfants, ni le temps, ni même l’amour parfois. Dans le dernier quart de «la maison d’été », elle est la gardienne des souvenirs, celle qui peut encore remonter le temps et raconter l’histoire de la famille. Elle m’a fait penser à Elsa Zylberstein dans le film « Simone », dans cette scène si émouvante où elle écrit ses mémoires en regardant sa famille avant tant d’amour dans les yeux. 

Une maison de famille n’est pas seulement un toit, c’est aussi un écho, un miroir, une empreinte. C’est certainement cette idée qui m’a le plus bouleversée. « Dans la maison d’été » crée un cadre solide dans un monde fluctuant. Elle est à la fois un repère et une boussole dans le champ de tous les bouleversements émotionnels d’une famille. Elle renferme une mémoire, ce qui fut, et ce qui sera. 

Mais ce sont les liens humains qui transmettent l’héritage véritable et Karine Reysset le démontre fort bien. La famille est le contenu, la maison n’est que le contenant, et, lorsque les êtres désertent, les lieux perdent leur âme. 

On n’oublie jamais les lieux de nos émotions, comme on n’oublie pas les moments magiques vécus avec nos grands-parents. Il nous appartient, à nous, la génération suivante, de poursuivre ce qui a été commencé, afin que la branche maîtresse ne se brise pas.

« Celle que nous appelions Mamirose était le noyau dur, le ciment des Reiss, et elle me manque tant. Depuis sa disparition, il n’y a pas eu de réunion familiale ici ou en région parisienne. Quelque chose s’est abimé, altéré. Depuis que la branche principale de l’arbre a été sciée, la famille est bancale. Elle vacille, sans colonne vertébrale. »

« Dans la maison d’été » a réveillé bien des émotions… Il n’appartient qu’à vous de rallumer les vôtres. 

Editeur : Flammarion

Sortie : 6 mars 2024

528 pages, 22 euros.

Découvrez aussi : Le souffle des femmes, François Roux.

D’autres avis sur le roman – Babelio –

5 réflexions sur “Dans la maison d’été, Karine Reysset.

  1. laplumedelulu dit :

    Wooowww 😍. Je pense avoir touché l’écran tout doucement, pour ne pas interrompre ma lecture. Merci à toi pour le partage de la chronique 🙏 😘

  2. Aude Bouquine dit :

    Un bijou ♥️

  3. Pas une lecture pour moi mais une chronique qui résonne…

  4. Comme tu le sais déjà, ce roman me botte énormément ! Il correspond à tout ce que j’aime.

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