Aude Bouquine

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Les Bien-aimés de Ann Napolitano

Ann Napolitano poursuit son exploration des relations humaines. Après « N’oublie pas de vivre » (« Dear Edward » en anglais), son nouveau roman, « Les Bien-aimés », traduit en français par Caroline Bouet, l’écrivaine américaine revient avec un roman d’une extrême délicatesse où les destins de plusieurs personnages sont intimement liés.

Les ramifications de leurs existences s’étendent sur plusieurs décennies et s’ancrent dans une seule famille dont le point de départ est quatre sœurs. La structure du texte se déploie en roman choral, avec un retour en arrière fait par le personnage qui prend la parole. Ainsi, les événements vécus sont disséqués par plusieurs voix et cela apporte une vision globale dans cette fresque de liens. 

« Les Bien-aimés » s’ouvre sur le personnage de William, un jeune homme relativement effacé, passionné de basket universitaire. C’est par le sport qu’il crée des liens, se construit une famille de coeur, lui qui a vécu un drame personnel si terrible que l’amour a déserté son foyer de naissance. À l’Université, il rencontre Julia, l’aînée du clan Padavano composé de quatre filles.

Julia est un peu son exact opposé. Elle sait ce qu’elle veut et se donne les moyens d’y parvenir. Elle avance avec détermination et sait ce qu’elle veut quant à son avenir. Elle échafaude des plans et se donne tous les moyens pour les mettre en œuvre, y compris épouser William. Celui-ci intègre ainsi le sémillant clan familial, et découvre cette fratrie fusionnelle à l’image des « Quatre Filles du docteur March ». 

William est accueilli à bras ouverts dans la famille de Julia. Sylvie la rêveuse, seconde dans la fratrie, est une grande amoureuse des livres et travaille dans une bibliothèque. Emeline la douce et Cecelia l’artiste sont jumelles. Chacune possède son identité propre, mais il est vrai qu’on ne peut s’empêcher de se demander laquelle est Margaret, Josephine, Elisabeth ou encore Amy dans le roman de Louisa May Alcott.

Dans ce clan des « Bien-aimés », une complicité intangible règne, ce quatuor semble aussi inséparable qu’invulnérable. Ensemble, c’est tout, est leur devise. 

Malheureusement, l’harmonie qui règne dans cette maison va voler en éclat. Plusieurs dissonances vont mettre à mal cet équilibre. D’abord, le chef de famille Charlie meurt et cette perte déclenche le départ de Rose, la mère des filles. La douceur et le réconfort des premières pages laissent place aux blessures cachées et aux frustrations dissimulées.

William, qui avait trouvé une nouvelle famille, sombre en suivant aveuglément la « planification » de Julia et en enfilant une vie qui n’est pas faite pour lui. Il s’enfonce alors dans une profonde dépression qui va considérablement modifier les dynamiques familiales.

C’est à ce moment précis que « Les Bien-aimés » prend une réelle épaisseur et qu’Ann Napolitano fait montre de toute la finesse qui la caractérise. 

« Les Bien-aimés » est un roman bâti par strates où la construction chorale est tissée dans la durée. Chaque chapitre épouse un point de vue où les voix de William, Julia et Sylvie principalement se répondent. Chaque intervention vient affirmer ou infirmer ce qui a été dit précédemment.

Une belle occasion de saisir que ce que l’on croit savoir est souvent bien différent de la réalité. Cela permet au lecteur d’être partie prenante dans le récit, de s’interroger et de se prononcer sur le degré de vérité de chacun, mais surtout sur la façon dont les émotions sont vécues.

Ce « jeu de relais narratif » permet à l’autrice d’explorer la manière dont chaque individu vit les situations de manière divergente. Par exemple, un abandon pour l’un sera vu comme un soulagement pour l’autre, et ce qui ressemble à une trahison est en réalité un geste d’amour. Le roman est peuplé de gestes ambigus, de départs qui peuvent être des sauvetages, et de silences qui contiennent tout un monde parallèle.

J’ai particulièrement aimé la gestion du temps et de l’espace dans « Les Bien-aimés ». Le roman s’étale sur près de trente ans, ce qui permet au lecteur de découvrir la génération suivante.

J’adore ce type de récit où plusieurs branches d’un même arbre généalogique se succèdent. Le passage du temps n’est pas difficile à suivre puisqu’il est fait mention de dates, et l’important est de bien montrer ce que le temps fait aux êtres, comment il les polit, les érode ou au contraire les révèle.

Quant aux lieux, ils ont également une importance notable. La maison des Padavano située à Pilsen incarne la chaleur du foyer. A contrario, celle de William située dans la banlieue de Boston, est synonyme d’une enfance triste et étouffante. L’université Northwestern, à Chicago, devient l’expression d’un changement et d’un premier basculement, etc.

Chaque lieu agit comme un écho aux émotions et à intériorité des personnages. L’utilisation de l’espace reste toujours affectif. Rien n’est laissé au hasard : le temps comme les lieux ont autant d’importance que les personnages qui sont tous sublimes et parfaitement brossés. 

Mais, « Les Bien-aimés » pose surtout la question de l’héritage, visible ou invisible. Que donne-t-on vraiment à ceux que nous aimons ? Ann Napolitano démontre que l’amour ne suffit pas toujours, et que la volonté ne guérit pas tout… Elle explore aussi le fait qu’aimer ne signifie pas posséder, que laisser partir est parfois la seule solution et que, pour réparer, il faut se pencher sur soi et comprendre d’où viennent les blessures. 

Le choix de la génération suivante permet de cristalliser les tensions et de relancer la boucle narrative. C’est elle qui veut élucider le passé, faire la paix avec lui. Elle incarne le renouveau afin de ne pas reproduire les erreurs, et donc les blessures.

« Les Bien-aimés » demande une certaine implication du lecteur parce qu’il est lent à démarrer. Ann Napolitano prend son temps pour mettre l’intrigue en place. Mais si vous persévérez, vous serez les témoins d’une intimité rare, vous aurez l’impression de vivre aux côtés des personnages, et de partager leurs émotions. 

« Les Bien-aimés » s’inscrit dans la tradition des grandes fresques familiales. Vous quitterez les personnages à regret, sur la pointe des pieds. 

Traduction : Caroline Bouet

Titre original : Hello Beautiful

Éditeur : Les escales

Sortie : 13 mars 2025

430 pages, 24 euros

Lu par Aaricia Dubois pour Lizzie, 13h56 d’écoute

Bande-annonce de la série N’oublie pas de vivre

Découvrez aussi : Un avenir radieux, Pierre Lemaitre, tome 3, une saga familiale

10 réflexions sur “Les Bien-aimés, Ann Napolitano.

  1. desjp4410903cd4 dit :

    Un plaisir de lire ces recensions toujours aussi pertinentes et dans lesquelles l’analyse est présentée avec une grande finesse et dans un style soigné et élégant.

  2. laplumedelulu dit :

    On sent combien tu as été embarquée par cette fresque. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘

  3. Aude Bouquine dit :

    Merci beaucoup ☺️

  4. Aude Bouquine dit :

    Les romans familiaux j’adore ♥️

  5. Si le texte est aussi beau que la couverture, je sens que je vais aimer !

  6. Sylvie Gasq dit :

    Je suis en train de lire ce livre et je le trouve plein de délicatesse et de subtilités. Les personnages ont une épaisseur psychologique qui font que l’on s’attache très vite à eux. J’ai hâte de retrouver ma lecture.

  7. Aude Bouquine dit :

    Ça c’est le signe d’un vrai bonheur : avoir envie d’y retourner ! Bonne lecture 📖

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