Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

C'est pas marqué dans les livres de Julien Rampin

Avec « Ce n’est pas marqué dans les livres », Julien Rampin nous entraîne dans un récit polyphonique où les trajectoires de ses personnages se croisent autour d’une passion commune, la littérature, et d’une quête identitaire.

Le récit s’articule autour de Lucie, une jeune femme fraîchement arrivée à Toulouse afin de poursuivre ses études en sciences politiques. Désorientée par son arrivée dans cette ville, elle tente de se reconstruire loin d’un passé familial pesant, d’un père qui la couvait de trop près jusqu’à son remariage avec une femme profondément méchante. Elle y croise Colette, une vieille dame récemment divorcée et passionnée de littérature, et Sacha, un jeune homme mélancolique, qui vit entre Bordeaux et Toulouse, partagé entre ses obligations professionnelles et une relation conjugale qui semble prendre l’eau.

L’histoire est entrecoupée de billets d’Alisson, une influenceuse littéraire, très active sur les réseaux sociaux. Celle-ci, très présente à travers divers fragments de ses publications sur Instagram, pose la question de l’authenticité, de l’image et de l’univers mis en avant sur les réseaux sociaux.

J’aime beaucoup la douceur, des romans de Julien Rampin. J’y décèle toujours énormément d’humanité et une extrême sensibilité. Cela avait été le cas avec « Grandir un peu» et « Le magasin des jouets cachés». Dans « C’est pas marqué dans les livres », j’ai retrouvé l’essentiel de ce que j’apprécie dans ses textes, agrémentés de réflexions très pertinentes sur le monde de l’influence littéraire, et notamment Instagram. Mais parlons d’abord des thématiques principales du roman.

Chaque personnage est à un carrefour de sa vie, dans un relatif brouillard qu’il va devoir désépaissir pour mieux trouver son chemin. Lucie a fait le choix de quitter le domicile familial à tout prix, et pour cela, elle a choisi un cursus d’études qui ne lui convient pas tout à fait. Colette s’est fait larguer par son mari pour une plus jeune, après des années de mariage : la pilule est difficile à avaler. On sent rapidement chez Sacha, même s’il reste silencieux au début, une errance affective. Comme Lucie ou Colette, il cherche un sens à sa vie.

Ce n’est pas un hasard s’ils se retrouvent tous les trois dans une bibliothèque, puis dans un club de lecture commun : c’est à travers les livres qu’ils cherchent une nouvelle narration à leurs existences. 

« C’est pas marqué dans les livres », mais les évasions, puis les solutions se trouvent entre les lignes de tous ces romans qui viennent toujours nous trouver. En ce sens, je partage avec Julien Rampin la conviction que la littérature nous sauve de bien des situations émotionnelles difficiles et nous apporte parfois des réponses inattendues. 

Ces trois personnages souffrent d’une certaine solitude, même si elle n’est pas du même niveau. Lucie peine à se faire des ami(e)s, Colette souffre d’abandon, Sacha fuit son quotidien. Dans notre société où tout va trop vite, où il faudrait se forger sa propre identité tout en créant du lien, il n’est pas aisé de se sentir à l’aise en société et encore moins de nouer des amitiés durables. La sincérité, en amour comme en amitié, ressemble souvent à une montagne infranchissable. 

Un autre sujet souvent présent dans les romans de Julien est la différence entre les générations qui permet toujours une transmission. Les plus âgés font bénéficier aux plus jeunes de leur expérience de la vie. L’écrivain a un rapport particulier avec les personnes âgées, et que j’aime ça ! On sent chez lui le respect et l’amour des aînés, je suis persuadée qu’il avait une grand-mère formidable. Parfois, la transmission est plus difficile, à l’instar de celle de Lucie avec son père, elle qui ne se sent jamais à la hauteur des attentes de ce dernier.

Mais dans « C’est pas marqué dans les livres », la littérature est au coeur de la transmission. Du savoir bien entendu, mais surtout des émotions, des histoires que l’on peut partager, toutes générations confondues. N’est-ce pas là un formidable outil pour créer du lien, du sens et de l’amitié ? 

Évidemment, et là encore, c’est une thématique récurrente chez l’auteur, le poids du passé et de ses secrets tient une place importante dans le récit. Chacun porte des blessures qui tambourinent, et des secrets difficiles à révéler. Julien Rampin montre avec finesse à quel point le passé conditionne nos décisions, nos espoirs, comment il nous freine aussi au quotidien et à quel point ces boulets émotionnels nous empêchent d’avancer. 

Enfin, si « C’est pas marqué dans les livres » développe toutes ces thématiques, il décortique aussi la mise en scène de soi sur les réseaux sociaux dans le milieu littéraire. Et là, il y a des choses à dire… Avant d’être auteur, Julien était blogueur. Il connaît donc le milieu, mais surtout l’envers du décor qui n’est pas toujours reluisant. Je dirais même que, depuis quelques années, le bateau prend sévèrement l’eau…

Ainsi, il n’épargne pas les dérives constatées dans l’influence littéraire et parle volontiers de l’hypocrisie, de la superficialité de certains gros comptes dits influents : les photos léchées plus importantes que ce qui est dit du livre chroniqué, les partenariats rémunérés qui jettent l’opprobre sur le ressenti véritable (la chronique de complaisance pour être claire), l’engagement constant et omniprésent qui biaise la réalité, le consumérisme accru en achat de livre et en nombre de livres lus. « Aujourd’hui, je dois bien reconnaître que ça m’intéresse un peu moins, car il y a de moins en moins de recommandations constructives et beaucoup de mises en scène inutiles. »

« C’est pas marqué dans les livres » semble insinuer que « Bookstagram » cache en réalité une mise en scène calibrée qui n’a plus grand-chose à voir avec la lecture… Pour aller plus loin encore, Julien questionne la façon dont certaines « influenceuses » (comme je déteste ce mot…) deviennent de véritables agents de marketing, payées par les maisons d’édition pour occuper le terrain, plus que des passionnées de lecture qui n’auraient pour seul but que de « partager » une passion. « Il ne faut pas être débile, non plus. De plus en plus d’influenceurs 2.0 sont rémunérés et je me demande à quel point leur avis est sincère, à ce moment-là. Le fric, le fric, le fric ! »

Je plussoie totalement ce qui est dit sur cet envers du décor qui devient terriblement nauséabond, basé sur une concurrence ridicule et écœurante. En citant certaines influenceuses, Julien met sur le doigt sur un système vérolé où la relation maison d’édition/auteurs/blogueurs est corrompue, et altère probablement l’intégrité de la critique littéraire. Lorsqu’il y a collaboration commerciale (donc rémunération pour avis, réels ou autres), il faut bien avoir conscience qu’aucune maison d’édition ne paiera jamais le moindre centime pour qu’un influenceur émette un avis négatif sur l’une de ses parutions. 

Le besoin de reconnaissance sur les réseaux, l’aliénation par l’algorithme, l’obsession de faire croître son nombre d’abonnés pour obtenir des services de presse et prouver ainsi que l’on est « crédible », ont avarié l’authenticité de l’exercice.

Je vous encourage à découvrir « C’est pas marqué dans les livres » parce qu’il est touchant, parce qu’il parle des gens, les vrais, des relations humaines à construire, mais aussi de l’amour de la littérature. À l’heure des solitudes personnelles, les livres sauvent, éclairent le monde et surtout procurent un bonheur immense que personne ne peut vous enlever. « Un livre aimé, c’est un ami, un vrai. Il sera toujours là, dans nos vies. Inoubliable et unique. » Quant aux dérives des réseaux sociaux et de ceux qui y officient sous des prétextes de « partage » ou « d’échange », chacun se fera sa propre opinion. La mienne est faite. Bravo, Julien, pour ce roman livré à cœur ouvert.

Sortie : 6 février 2025

Editeur : Charleston

256 pages, 19 euros

Chronique : LE MAGASIN DES JOUETS CASSÉS, Julien Rampin

Ecoutez un extrait de la version audio chez Lizzie

5 réflexions sur “C’est pas marqué dans les livres, Julien Rampin.

  1. Comme j’aime tes chroniques Aude ! C’est un régal ! Un livre vers lequel je me tournerais peut-être (je n’ai encore jamais lu l’auteur). Pour le reste, tu connais mon opinion. 😁

  2. Aude Bouquine dit :

    Tente en audio si tu peux
    Alors oui pour le reste, nous sommes d’accord 😉

  3. laplumedelulu dit :

    Notre Juju a encore frappé fort. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘

  4. PHILIPPE D dit :

    Voilà un livre que je vois de plus en plus. Il me tente bien que je ne connaisse pas l’auteur.

  5. Ce n’est pas ma came de base, mais je ne peux m’empêcher de saluer l’exposé de ce (triste) constat !
    Tu sais ce que j’en pense aussi… 😉

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