Certaines histoires commencent par la fin. « La plus jolie fin du monde » de Solène Bakowski est de celles-là. « Il était une fois la mort d’une dame âgée, puisqu’il le faut. » Yan vit en Bretagne, dans une petite maison en pierre qui donne sur l’océan. Yan c’est le roc qui supporte la force des embruns, les bourrasques et les tempêtes capricieuses et soudaines, une femme façonnée par le temps qui plie, mais ne se rompt pas.
Sauf ce jour-là, où elle s’écroule sur le sol de sa cuisine, victime d’un AVC. Sa petite-fille, Gaëlle, en dérive de sa propre existence, accourt à son chevet. Serveuse un jour, autre chose le lendemain, elle navigue à vue, ballottée d’un job à l’autre, d’une promesse d’affection qui chavire à une bouteille lancée à la mer pour grappiller quelques miettes de tendresse. C’est l’accident de Yan qui va obliger Gaëlle à renouer avec ses racines, son histoire familiale et peut-être la réconcilier avec elle-même.
« La plus jolie fin du monde » raconte l’histoire de cette connexion entre une femme frappée par la maladie et sa petite-fille qui a encore besoin de ses conseils et de sa présence. Mais, « La plus jolie fin du monde » est aussi un roman où la mort et la renaissance s’entrelacent, et où le passé facétieux obsède le présent : les absents sont bien souvent plus présents que les vivants, n’est-ce pas ?
Dans ce lit d’hôpital, entre conscience et inconscience, « Quand le corps n’a plus la force de porter, l’esprit se prépare à s’éveiller ailleurs. » Yan dévoile, par bribes, des pans de son passé et de ses souvenirs de jeune mère. Des bribes d’anecdotes s’agitent dans cette petite chambre triste et il appartient à Gaëlle d’en saisir quelques-unes pour comprendre et appréhender les fantômes et les mystères de son existence.
Contre vents et marées, Solène Bakowski explore l’intensité de ces liens familiaux, ces amours vivaces qui souvent se taisent, et ces secrets qui éclairent toute une vie. « Que sait-on de ceux qui nous entourent ? Rien que ce qu’ils veulent bien nous montrer. » Tout en nuances, le roman éclaire la difficulté de dire l’essentiel avant qu’il ne soit trop tard grâce à deux trajectoires de vie parallèles qui pourraient bien finir par se croiser.
Deux apprentissages s’entrechoquent dans « La plus jolie fin du monde » : apprendre à mourir et apprendre à vivre. Yan, avec sa gouaille et son obstination, refuse de se laisser dicter sa fin. Gaëlle, perpétuellement en colère, refuse d’aimer et de se laisser aimer.
En ce sens, le roman aborde évidemment la fin de vie. « Le moment venu, je ne voudrais pas qu’on s’acharne. Qu’on me laisse partir tranquille. D’accord, ma puce ? » Lorsqu’on a été un roc toute sa vie, une force de la nature au caractère bien trempé, comment accepter de se retrouver recroquevillée au fond d’un lit, nourrie par une sonde ? Outre l’hôpital à la froideur clinique où Yan est dépossédée de son espace personnel et de son individualité, ce sont souvent les proches qui se retrouvent au cœur des problématiques de la fin de vie. Quand Gaëlle souhaite faire respecter les dernières volontés de sa grand-mère, d’autres membres de la famille s’acharnent et refusent toute discussion. Comment, dans ce cas, autoriser cette « plus jolie fin du monde » ?
Je vous rappelle que, fin janvier 2025, notre Premier ministre a botté en touche sur ce sujet en souhaitant couper en deux la loi sur la fin de vie (l’une sur les soins palliatifs, l’autre sur le suicide assisté). Encore une manière de retarder ce projet de loi que les Français attendent avec force et impatience. (92 % se déclarent favorables à l’euthanasie lorsque le patient, atteint d’une maladie insupportable et incurable, en formule la demande — sondage IFOP du 13 mai 2024.)
Ne vous y trompez pas, « La plus jolie fin du monde » est surtout un roman sur la vie, sur ce qui a fait qui nous sommes et sur la façon dont nous sommes amenés à le transmettre. Nos souvenirs façonnent notre identité, et ceux de Yan vont également sculpter l’avenir de Gaëlle. « Rien ne se crée, tout se transforme. Nous sommes la suite logique de ceux qui nous ont précédés. Rien ne meurt jamais vraiment et la vie gagne toujours. » Dans la réconciliation avec le passé, tant pour Yan que pour Gaëlle, il existe un lieu où chacune est en paix avec elle-même.
« La plus jolie fin du monde » alterne les points de vue, les lieux et les époques, axé sur une structure en puzzle qui se reconstitue petit à petit. La relation grand-mère/petite-fille, ancrage/dérive fait encore face à l’adversité, bien après que Yan ait élevé Gaëlle quand sa mère était défaillante. Ce lien a toujours bravé les tempêtes et continuera à franchir les vagues. C’est un roman sur la transmission, sur ces gestes et ces souvenirs qui nous façonnent et qui continuent d’exister même après la disparition de ceux qui les ont initiés. Il y est question d’héritage émotionnel et symbolique : que garde-t-on des êtres aimés quand ils ne sont plus là ?
Solène Bakowski rend le quotidien vibrant et le passé exhalant. Son style plonge le lecteur dans une atmosphère teintée de mélancolie et de lumière en tissant un récit d’une profonde humanité. Son roman où la mort et la renaissance s’entrelacent, où le passé hante le présent, et où le poids des absences sculpte le destin des vivants tisse des liens indéfectibles avec son lectorat. Si, comme moi, vous avez passé vos vacances d’enfant en Bretagne, tout près d’un chemin des douaniers, soyez prêts à accueillir vos souvenirs. La musicalité de son écriture fait de chaque phrase un écho à l’âme des personnages, mais aussi à la vôtre… Peut-être l’heure d’un nouveau départ…
J’aime la sensibilité de ta chronique
Très jolie chronique encore une fois. Merci à toi 🙏 😘
Une très belle chronique ! Un roman qui le toucherait, sans aucun doute.
Merci. Tu as prévu de le lire ?
J’en suis sûre aussi ♥️
C’était pas très difficile 😉
Rencontré sur un blog hier et ajouté sur ma liste d’envies…