Chrystel Duchamp est-elle obsédée par le foyer, ce lieu qui, par essence, est celui où nous devrions nous sentir le plus en sécurité ? « Où tu seras reine » a pour théâtre une maison qui, comme « Le sang des Belasko », rime avec déraison, crevaison ou encore oraison (funèbre). Il y est aussi question d’absence de protection, et de remontées gastriques de relations familiales putrides.
C’est la relation à la mère qui est traitée ici, une relation asphyxiante et délétère qui a plongé Maud, vingt-cinq ans dans des années de thérapie. Lors d’un changement de psychothérapeute, il est décidé que Maud doit s’émanciper, prendre de la distance avec cette mère toxique, pour s’offrir une vraie chance d’autonomie. La fille et la mère consentent à cette distance imposée… jusqu’à l’arrivée d’un message de cette dernière qui affirme « Je l’ai tué ». Paniquée, Maud se précipite dans la maison de son enfance où l’attendent quelques ébranlements dont elle n’est pas prête de se relever.
« Où tu seras reine » réunit à la fois les déambulations de la jeune fille dans sa maison et ses errances internes, souvenirs violents, traumatismes divers et références à sa maladie : la schizophrénie. Imaginé comme un huis clos introspectif, entre failles et non-dits d’une famille, le roman entraîne son héroïne par le fond… comme son lecteur ! Préparez-vous à l’asphyxie.
Dans mon parcours de lectrice, j’ai eu l’occasion de lire énormément de thrillers, polars, et autres romans noirs. Certains sont marquants par leurs personnages, d’autres par les ramifications de la construction, d’autres encore, par leur atmosphère. Dans cette dernière catégorie, ils sont peu à avoir laissé une marque au fer rouge dans mon esprit. Il y a eu le « Délicieuce » de Marie Neuser, « Le manufacturier » de Mattias Köping, « Nous sommes les chasseurs » de Jeremy Fel et les romans de Maud Mayeras. Ce que je veux dire, c’est que certains romans suscitent autant de fascination que de répulsion. Le lecteur est en proie à un terrible dilemme : jeter le livre à la poubelle, où le classer dans la catégorie « bijou » émotionnel.
Après avoir refermé « Où tu seras reine », j’ai été précisément placée devant ce choix. Je me suis longuement interrogée sur la « qualification » de ce roman, et sur ce que j’allais en dire. Et, pour le dire franchement, j’ai hésité entre la répulsion totale (en me disant que je n’avais jamais lu quelque chose d’aussi « malaisant »), et l’admiration d’avoir su provoquer ces symptômes (entre nausées et profonde angoisse). J’ai été tentée de l’arrêter dix fois, de le reprendre tout autant, de le brûler, d’en parler, de me taire, tant ce qui se dégage de ce texte suscite d’émotions, parfois contradictoires. N’est-ce pas justement le propre de la littérature de nous faire ressentir des émotions ? De nous faire réfléchir ? De nous emporter vers des univers qui nous sont totalement étrangers ?
Chrystel Duchamp ne fait aucun compromis dans des scènes très graphiques, ou les souffrances psychologiques de son héroïne. L’écriture est presque clinique pour dépeindre avec une certaine brutalité, un univers mental extrêmement oppressant. Il en est de même pour les relations dépeintes entre Maud et sa mère, où le lecteur sent bien que les dynamiques en présence sont tout sauf saines. Il y a l’ascendant d’un bourreau sur une proie qui joue avec maestria de la culpabilité, de l’amour parental toxique à coup de sacrifice que l’on se charge bien de rappeler…
Mais ce n’est pas le pire. « Où tu seras reine » est une succession d’errances de Maud que l’on découvre à travers son cheminement dans la maison : jardin, cuisine, placard, salon, salle à manger, chambre de maman, chambre de Maud, dépendance. (Le placard revient d’ailleurs quatre fois, tout sauf un hasard.) Chaque pièce sert à la fois l’état psychologique de la jeune fille, mais aussi les découvertes qu’elle va y faire. Chaque pièce raconte une histoire, comme si les murs avaient la parole.
Il n’est pas anodin que ses cheminements commencent par le jardin (alors qu’elle aurait pu se précipiter dans la maison au regard de l’urgence). Le jardin fait écho à la vie et au renouveau, état d’origine de Maud avant de pénétrer dans la maison. L’endroit qu’elle découvre, malgré la mention faite à la chanson de Trenet, n’a rien d’extraordinaire : il est en friche. Devenu un espace sauvage et délaissé, il évoque le chaos émotionnel dans lequel elle se trouve alors.
Toute la suite du roman est calquée symboliquement sur le même schéma. La cuisine, cet endroit qui est le cœur de toute maison, réconfortante et chaleureuse, devient ici un lieu de tension et de découverte macabre. La sécurité émotionnelle vient définitivement de tomber. Ainsi, du salon à sa chambre personnelle, entre passé et présent, souvenirs d’une enfance opaque et d’une vie d’adulte difficile à construire, « Où tu seras reine » verra « Rejaillir le feu, De l’ancien volcan ».
Je veux m’attarder un instant sur le placard visité quatre fois. En psychanalyse, il est relié au secret et à l’introspection, mais il peut aussi faire penser à une répression des souvenirs, à un lieu de sécurité, ou, au contraire, de grande vulnérabilité. Le placard représente une dualité, en totale adéquation avec l’état d’esprit de Maud, en transition entre la réalité et le passé, la maladie et la tentative de guérison, et donc le conscient et l’inconscient.
L’ensemble de « Où tu seras reine » va traiter de différentes thématiques. D’abord, il y a la relation mère-fille, fusionnelle, presque obsessionnelle, où l’amour étouffe plus qu’il n’aide à se construire. Cet empoisonnement de l’affection, la culpabilité qui en découle, en fait un carcan de soumission, de dépendance, et d’emprise dont il est impossible de se soustraire. L’amour démesuré d’apparence protecteur, mais terriblement culpabilisant, a eu sur Maud l’effet d’un détonateur qui l’a fait basculer dans la maladie.
Car, la schizophrénie est l’autre thématique forte du récit, un personnage à part entière. Je connaissais peu de chose sur cette maladie mentale, mais Chrystel Duchamp lui donne vie : hallucinations, paranoïa, bouffées délirantes, déformation de la réalité… « Où tu seras reine » nous plonge au cœur de la maladie, dans un chaos indescriptible qui contribue à accentuer le malaise dont je vous parlais plus haut. À tel point qu’il est impossible de savoir réellement ce qui relève de symptômes, et ce qui relève du passé traumatique. L’ensemble est un tourbillon de ressentis longtemps calfeutrés qui explose en 317 pages.
Chrystel Duchamp est cofondatrice des Louves du polar, un collectif visant à promouvoir et rassembler les autrices de polar. Je voulais terminer par dire que « Où tu seras reine » prouve qu’une femme toute douce et si souriante est capable de nous entraîner dans des tombeaux de noirceur où l’inconfort psychologique, la charge émotionnelle et la construction audacieuse, n’ont rien à envier à leurs homologues masculins.
Vous l’aurez compris, « Où tu seras reine » est un roman noir opaque et sépulcral. Grâce à une construction labyrinthique ingénieuse, Chrystel Duchamp offre une immersion totale au cœur de la psyché humaine et des liens mère-fille. Elle danse sur un fil au-dessus d’un abîme. La progression architecturale dans la maison déverrouille petit à petit les portes d’un cheminement intérieur. À chaque pièce franchie, Maud progresse vers une vérité enfouie.
« Où tu seras reine » balaie les codes du genre en mariant une forme hardie et ardue à un fond si oppressant qu’il est susceptible de provoquer du rejet. Prenez du recul et savourez.
Sortie : 17 janvier 2025
Editeur : Verso
320 pages, 20,90 euros
Belle psychanalyse de ce roman :-). Une vraie expérience de lecture !
Magnifique et profonde analyse de ce roman qui, clairement, laissera une sacrée trace dans les esprits !
Sympa de lire ton avis et celui d’Yvan ♥️ je le note 😘
Bon ben y’a plus qu’à, hein. Vais me procurer de l’arnica et tout l’attirail adéquat pour ne pas prendre trop de coups à l’intérieur. Merci à toi pour la chronique qui arrache. 🙏😘
Bonne chance 😉
Je l’espère pour elle ♥️