Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Fragile/s de Nicolas Martin Bilan lecture août 2024

« Fragile/s » est le premier roman de Nicolas Martin. Il nous plonge dans un univers dystopique fascinant qui explore des thèmes singuliers. Récit d’anticipation politique et social, le roman aborde des réflexions sur la parentalité, la manipulation génétique et les dérives autoritaires. Nicolas Martin a le rêve efficace, puisque c’est durant son sommeil que le sujet du roman lui est apparu : dans un futur proche, on implante dans le corps d’une femme un embryon génétiquement modifié. 

Le monde souffre d’une baisse problématique de la natalité. « Crise de la fécondité. De plus en plus de couples stériles. De moins en moins de garçons. Délétion du gène Y. Infertilité masculine. Et pour les couples qui y arrivaient, huit enfants sur dix étaient des filles, et trois sur cinq naissaient avec le syndrome de l’X fragile. » Ce syndrome provoque de sérieux handicaps physiques et intellectuels. Pour pallier ces déficiences, le gouvernement en place, totalitaire et d’extrême droite décide de modifier le génome des enfants à naître. Ainsi, tous ceux qui viendront au monde constitueront une élite, sans fragilités et sans déséquilibres. L’heure est à la création de surhommes, des « übermensch ». 

« Fragile/s » s’ouvre sur une échographie. Typhaine et Gauthier attendent un enfant et le gynécologue leur annonce que le bébé est un garçon. Un garçon sain. Une grossesse qui a bénéficié d’un programme médical pour éradiquer le « syndrome de l’X fragile ». Typhaine frémit. Il y a 12 ans, elle a mis au monde une petite fille à l’X fragile. « Dans quel cauchemar éveillé sa vie est-elle en train de basculer ? » Depuis son intégration dans le programme de génoembryologie, la grossesse de Typhaine est surveillée comme l’huile sur le feu. Leur première enfant Madeleine vit désormais dans une école spécialisée qui accueille les « Fragiles ». Le bébé attendu, « petit diamant de génétique » a été conçu « sur mesure », couleur des cheveux, des yeux, estimation de sa taille à l’âge adulte, une perfection scientifique. Peut-on aimer un tel enfant, fabriqué comme n’importe quel objet ? Très vite, Typhaine se pose des questions éthiques sur cette manipulation génétique. D’autant que la parentalité est représentée comme une responsabilité écrasante, amplifiée par la surveillance constante des autorités sur les mères et leurs enfants.

La France est désormais tombée sous le joug d’un régime fasciste. La société dépeinte dans « Fragile/s »est caractérisée par un régime autoritaire, où le contrôle de l’État sur les citoyens est absolu et omniprésent.L’individu est subordonné à l’État, qui exerce son pouvoir à travers des lois répressives et une surveillance constante. Les droits civiques sont pratiquement inexistants, et toute tentative de résistance ou de contestation est brutalement réprimée. Le cadre législatif et social est dominé par des lois martiales qui limitent sévèrement les libertés individuelles, comme le couvre-feu. Toute violation des règles entraîne des sanctions immédiates, notamment sur le système de crédit social de notation des individus. La répression est un élément central de cette société. Les « Néopatriotes », qui détiennent le pouvoir, ont rétabli la peine de mort, instauré le triple état d’urgence (migratoire, sanitaire et social), et suspendu temporairement les droits du Parlement. Ce gouvernement d’exception accumule les lois répressives, durcit les condamnations, multiplie les peines plancher, rétablit les travaux forcés et les camps de travail, et interdit l’avortement. 

Pour les citoyens, la vie quotidienne est marquée par la peur et la surveillance. Les arrestations arbitraires sont monnaie courante, et les peines sont souvent exécutées sans jugement. Par exemple, des individus peuvent être emprisonnés pour une durée indéterminée simplement sur décision administrative. Les citoyens sont ainsi constamment sur le qui-vive, conscients que le moindre faux pas peut entraîner des conséquences graves, voire fatales. Le gouvernement a réussi à étouffer toute forme de pensée critique. Les générations précédentes, qui avaient tenté de résister, ont été écrasées par la répression, laissant place à une génération timorée et soumise. Dans ce contexte, il est devenu dangereux de contrevenir aux lois, honteux de penser différemment, et la soumission n’est plus un choix, mais une fatalité acceptée par la plupart. L’atmosphère générale de « Fragile/s » est donc celle d’un régime oppressif où l’individualité est effacée au profit de l’obéissance à l’État. Le système juridique n’est plus un outil de justice, mais un instrument de répression massive, utilisé pour maintenir le contrôle sur une population terrorisée et docile. « Ce techno-cocon autoritaire, individualiste, dans lequel plus personne ne bougeait de peur de perdre le confort acquis, où la solidarité n’était qu’un vieux souvenir, et où la vie avait cédé la place à la survie et à la peur de l’autre. »

 Nicolas Martin a pris un soin particulier à travailler cet univers dystopique, où l’existence de chacun est marquée par l’ennui, la solitude, et la résignation, et où même les concepts de temps et d’espoir semblent avoir perdu toute signification. Je veux ici lui rendre hommage, car les descriptions détaillées et approfondies sont une grande force du roman et permettent une immersion totale.

« Fragile/s » invite à une réflexion profonde sur les limites de la science et de l’éthique, et met en lumière les dangers de l’eugénisme et des régimes autoritaires. Car dès la naissance, « le petit singe de laboratoire » va développer des comportements anormaux pour son âge qui amèneront sa mère à s’interroger : « Qu’est-ce qu’ils ont trafiqué dans leurs éprouvettes ? » L’intrigue imaginée par Nicolas Martin est diabolique et tient en haleine jusqu’aux dernières lignes. 

 « Fragile/s » est aussi un hommage à la résistance des femmes face à l’oppression. Les personnages féminins, bien que victimes d’un système inhumain, montrent une résilience remarquable et une capacité à penser, interdite. « Son putain de fils sain précoce, son putain de fils créé par un putain d’État fasciste, destiné à reproduire l’élite fasciste, son putain de mari fasciste, ce putain d’État qui s’amuse avec les gènes pour produire sa putain d’élite. »

Enfin, je voudrais terminer par dire quelques mots sur l’écriture. La plume de Nicolas Martin dans « Fragile/s » est une belle prouesse stylistique, qui transcende le simple récit pour offrir une expérience immersive et dynamique au lecteur. En jouant avec les formes et les formats, l’auteur transforme le texte en un espace vivant, où chaque mot, chaque phrase semble porter une charge émotionnelle et narrative unique. Les mots en majuscules, en gros caractères ou barrés, ne sont pas de simples effets typographiques ; ils servent à amplifier l’urgence, la colère ou le désespoir des personnages, immergeant le lecteur dans leur réalité oppressante. Ces choix stylistiques traduisent l’intensité des situations et des émotions, comme un cri visuel qui résonne au-delà des pages. Les répétitions, quant à elles, rythment le récit, mimant parfois le ressassement des pensées d’un personnage piégé dans une spirale infernale, ou encore soulignant l’absurdité d’un monde devenu délirant. Ces répétitions créent une sorte de musique intérieure, une cadence qui fait écho à l’insistance des idées et à la persistance de l’oppression. L’utilisation de phrases en italique, utilisées au théâtre, confère au texte une dimension performative, comme si les personnages se mettaient en scène, dévoilant leurs pensées les plus intimes dans un murmure ou un cri. Cela donne à « Fragile/s » une fluidité dramatique, comme dans un script. En intégrant des éléments comme des articles de presse et des documents classés secret-défense, l’auteur brouille les frontières entre fiction et réalité. Ces incursions dans des formats documentaires renforcent la crédibilité du monde dépeint et ancrent le récit dans un contexte quasi réaliste, offrant ainsi une profondeur supplémentaire à l’intrigue. Cette hybridation des genres rend l’écriture de Nicolas Martin non seulement vivante, mais essentielle pour comprendre l’ampleur du monde dystopique qu’il décrit, où chaque mot est une arme, chaque silence, une révolte.

« Fragile/s » propose une traversée aussi sombre qu’hypnotique, dans un monde qui vacille. Dans ce paysage dystopique, où la lumière semble s’être éteinte, il subsiste pourtant une étincelle, infime, mais tenace, qui incite le lecteur à croire que l’humanité peut malgré tout s’ausculter, et pourquoi pas, cicatriser. Ce récit qui, bien que profondément ancré dans la fiction, résonne étrangement avec le vacarme de notre monde contemporain. Le réel pousse encore et toujours les portes de l’imaginaire. Enivrant !

D’autres avis sur le roman – Babelio

Découvrez Tout est sous contrôle, Christopher Bouix, également publié Au Diable Vauvert

7 réflexions sur “Fragile/s, Nicolas Martin.

  1. Yvan dit :

    Je suis content quand on se retrouve tous les deux autour d’un livre enthousiasmant, c’est la cas avec celui-ci ;-). Quelle belle réussite !

  2. laplumedelulu dit :

    Et une petite couche supplémentaire des fois qu’on n’aurait pas compris le message d’Yvan. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘

  3. Un roman qui doit être captivant et terrifiant. Une dystopie qui est un peu la réalité augmentée de notre société actuelle.

  4. Aude Bouquine dit :

    C’est ça, il pousse juste les curseurs !

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