Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Traverser les montagnes, et venir naître ici de Marie Pavlenko

« Traverser les montagnes, et venir naître ici », un titre inspirant qui évoque plusieurs images et thématiques poétiques : le voyage initiatique pour surmonter des épreuves difficiles, la quête d’une identité perdue, une métaphore du renouveau et une renaissance dans un lieu singulier, une référence à ceux qui quittent leur pays, et traversent des frontières pour recommencer une nouvelle vie. Autant dire que le titre du nouveau roman de Marie Pavlenko n’aurait pas pu être mieux choisi, tant il évoque, en sus de cette sublime couverture, l’ensemble des sujets cités plus haut. 

Astrid a tout quitté, tout vendu pour venir s’installer dans une maison qu’elle n’a même pas visitée au coeur les montagnes sauvages du Mercantour. Elle arrive là avec quelques cartons de son ancienne vie, dont un seul marqué d’une croix rouge renferme les souvenirs de son passé. « Astrid est une plaque de marbre et vit seule, elle aussi, une plaque où rien ni personne ne peut s’encastrer. ». Ici, le silence règne, le paysage est époustouflant, la maison inhabitée manque de chaleur, mais de la chaleur, Astrid n’en veut pas. Lorsque sa « moulinette mémorielle s’anime », Alice frissonne. « Elle est arrivée dans un pays immense. En bordure du monde. La maison est son abri. » Pour faire taire la douleur et se reconstruire à l’abri du monde, dans une région que son compagnon Kamal a tant aimée, Astrid a décidé de « Traverser les montagnes, et venir naître ici ».

Soraya a fui la Syrie avec sa famille. Elle a emprunté la route des Balkans, a été internée dans un camp sordide en Albanie duquel elle s’est échappée avec sa tante. Le chemin vers la liberté est long, semé d’embûches et de passeurs dangereux. La région du Mercantour et ses hautes montagnes est le dernier passage avant le début d’une nouvelle vie, car « Partout dans le monde, la montagne est un refuge. » Cela fait treize mois qu’elle a quitté son pays et marche, en dépit de la fatigue, des conditions météorologiques et d’un « intru » logé au creux de ses entrailles. 

Ida, la soixantaine habite le hameau depuis toujours. Elle est céramiste, cultive son potager, possède une poterie. Elle vit seule, ne dépend de personne, elle connaît la montagne comme sa poche. Elle incarne la force tranquille, ne pose pas de questions, mais a toujours une main tendue. 

« Traverser les montagnes, et venir naître ici » raconte la croisée des chemins et la rencontre de trois femmes, dont deux aux douleurs communes, qui n’avaient aucune chance de se rencontrer. Pourtant, c’est isolées du monde, au cœur des montagnes, qu’elles vont prendre soin les unes des autres. À une période charnière de leurs vies, quand la douleur frappe les coeurs et les esprits le jour, que les traumatismes réveillent la nuit, trois souffles vont respirer à l’unisson. Lorsqu’un orage semble prêt à foudroyer l’avenir tout entier, que le ciel d’encre s’abat sur de minuscules miettes d’espoir oubliées sur les sentes de l’existence, des raies de lumière inattendues viennent allumer la nuit. 

Et c’est là, au creux de ces montagnes silencieuses, que commence le tissage des vies. Le vent, porteur des secrets des cimes, murmure à leurs âmes l’espoir d’une guérison. Leurs corps fatigués par des batailles invisibles se retrouvent, épuisés, mais non brisés, dans cet espace suspendu entre ciel et terre. Chaque jour qui passe, une nouvelle étoile brille dans leurs yeux, comme une lueur ténue qui grandit, nourrie par la chaleur des autres.

Les pierres sous leurs pieds, autrefois ressenties comme des obstacles, deviennent les témoins silencieux de leur renaissance. Chacune d’elles réapprend à marcher, à apprivoiser la douleur, à la transformer en force douce. Leurs mains, qui portaient autrefois les fardeaux de la vie, se tendent maintenant pour soutenir, réconforter, guérir. Elles redécouvrent la chaleur d’une étreinte, le pouvoir apaisant d’une parole chuchotée, et la beauté simple d’un sourire esquissé malgré tout.

Les blessures, bien que toujours présentes, commencent à s’estomper sous la caresse bienveillante du temps. Les cicatrices, loin d’être effacées, deviennent des constellations, des cartes marquant leur parcours vers une vie nouvelle. Elles ne sont plus des femmes brisées, mais des phénix, renaissant de leurs cendres, recréant la vie là où tout semblait s’éteindre.

Le ciel, qui les avait enveloppées de son voile sombre, s’éclaircit peu à peu. L’orage cède la place à une douce pluie, celle qui fait éclore les fleurs sauvages dans les crevasses des rochers. Les torrents déchaînés qui dévalaient les pentes se transforment en rivières paisibles, apportant la promesse d’un renouveau.

Et ainsi, dans ce refuge offert par la montagne, ces trois femmes réapprennent à vivre, à aimer, à espérer. Leurs âmes, longtemps engourdies par la douleur, s’éveillent doucement sous l’effet conjugué de la nature et de la solidarité. Les montagnes, témoins muets de leur souffrance, deviennent les gardiennes de leur renaissance. Et c’est là, au cœur de cette nature sauvage et indomptée, que la vie reprend ses droits, repoussant les ombres et laissant place à un nouvel éclat. 

Chaque pas qu’elles font ensemble est une victoire, chaque sourire, une promesse de jours meilleurs. Et dans cet instant suspendu, elles comprennent que Traverser les montagnes n’était que le début, que venir naître ici, c’est réapprendre à marcher sur le chemin de l’espoir.

Dans la douceur de nouveaux matins, alors que la brume dissipe lentement les voix de Kamal, Tom et Jibril, et d’Ibtissam qui s’insinuaient si souvent dans le présent comme des échos lointains, la poésie telle une lumière vacillante, mais tenace, illumine les ténèbres qui entourent les cœurs meurtris. Astrid, autant que Soraya trouvent refuge dans la poésie : elle est ce miroir dans lequel elles osent enfin plonger leur regard, n’y découvrant pas seulement leurs souffrances, mais aussi la possibilité de les transcender. À travers les rimes et les rythmes, les vers et les métaphores, elles apprennent à nommer l’indicible, à apprivoiser les ombres qui rôdent autour d’elles. La littérature devient un baume pour leurs blessures, une main tendue dans l’obscurité, les guidant doucement vers la guérison. « Traverser les montagnes, et venir naître ici » où le passé et le présent se mêlent, tissés par les fils invisibles de la littérature… Les mots, comme des lucioles dans la nuit, éclairent leur chemin, leur montrant qu’au-delà de la douleur, il existe une lumière qui ne s’éteint jamais. Cette lumière, c’est celle de la poésie qui, dans sa beauté fragile et intemporelle, sauve et console, offrant une consolation à ceux qui osent la saisir.

« Traverser les montagnes, et venir naître ici » résonne dans le silence des pierres, caresse les cimes, et offre un moment de littérature qui résonne longtemps. Marie Pavlenko y évoque la solidarité, la maternité, le deuil, l’espoir, la littérature qui sauve le monde avec une exquise finesse. L’écrivaine, avec la délicatesse d’une main qui caresse une cicatrice, dépose sur le papier les fragments épars de vies et vient nous toucher l’âme. À travers son plume, elle tisse un fil invisible qui relie les cœurs blessés, les ramenant peu à peu à la surface, vers nous, là où la lumière peut enfin les atteindre. « Traverser les montagnes, et venir naître ici », la vie reprend le dessus. La littérature, cette alliée silencieuse, nous permet encore et toujours de venir déposer nos fardeaux. Sublime. 

D’autres avis sur le roman – Babelio

Découvrez aussi : Un beau jour, Agnès Laurent

13 réflexions sur “Traverser les montagnes, et venir naître ici, Marie Pavlenko.

  1. Yvan dit :

    chronique inspirante et inspirée ! Magnifiquement écrit, Aude

  2. Aude Bouquine dit :

    Vraiment je te remercie parce que je suis très fière de cette chronique ( et c’est rare). Et ce livre a été un énorme énorme énorme coup de cœur

  3. Yvan dit :

    tu peux l’être ;-). Et tu rends bien hommage au livre, sans aucun doute

  4. Magnifique chronique Aude, et je ne peux que mettre ce livre dans ma liste d’envies. Je te l’ai déjà dit mais tu écris magnifiquement bien !

  5. Aude Bouquine dit :

    Merci beaucoup Caroline
    Ce livre est une merveille et incontestablement un de mes gros coups de cœur de cette rentrée. Tu vas l’adorer, j’en suis certaine ♥️

  6. Céline C. dit :

    Quelle belle chronique ! Et qui donne très envie de découvrir ce roman. Merci.

  7. laplumedelulu dit :

    Rhoo. 😍 Tu m’as mis des frissons. Ta chronique est magnifique, tu peux être fière de toi. Merci à toi 🙏 😘

  8. Lilou dit :

    wahou, magnifique chronique ! Merci à toi… je note, ce livre a l’air vraiment très bien ! 🙂

  9. Aude Bouquine dit :

    Il l’est ♥️. Je recommande TOUS les Collette.

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