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Le déluge, Stephen Markley.

Le déluge de Stephen Markley

«Le déluge» est le second roman de fiction de Stephen Markley. Le premier « Ohio» tenait place dans la région de sa naissance. Il était déjà construit comme une fresque sociale et politique où l’auteur faisait état de la situation catastrophique des États-Unis et décortiquait les éléments de leur future déchéance. Journaliste de métier, et à seulement 41 ans, Stephen Markley livre avec « Le déluge » une œuvre de plus de mille pages qui dissèque les causes et conséquences du changement climatique. Il y dépeint un tableau troublant et prophétique d’un futur marqué par des catastrophes écologiques majeures en explorant avec une extrême justesse les défis à venir sur les plans politique, économique et écologique. Cette vision dystopique et prophétique contient des messages puissants sur le passé et cruciaux sur l’avenir. Une action concertée pour éviter le pire est à mener… À moins qu’il ne soit déjà trop tard !

« Le déluge» pose les enjeux écologiques. Le réchauffement climatique est au cœur du roman. Le monde est ravagé par des canicules intenses, des incendies dévastateurs et des inondations dantesques. Ces phénomènes, loin d’être exagérés, sont des extrapolations réalistes basées sur les tendances actuelles, c’est pourquoi Markley a décidé de commencer son récit en 2014. La passivité des gouvernements face à ces dangers, et en tête de file des États-Unis conduit à des catastrophes d’une ampleur inimaginable. Il rappelle l’urgence de réduire les émissions de gaz à effet de serre et d’adopter des pratiques durables pour prévenir une dégradation irréversible de notre environnement, en pointant du doigt toutes les oppositions politiques. 

En sus, « Le déluge » illustre également la crise de l’eau aggravée par le changement climatique. Les sécheresses sévères et la rareté de l’eau douce créent des tensions et des conflits, exacerbant les inégalités entre les régions riches en ressources et celles qui en manquent. Là encore, l’écrivain met en lumière la nécessité d’une gestion durable et équitable de l’eau, soulignant que la coopération internationale est essentielle pour éviter les conflits futurs. Cette crise est un rappel brutal que les ressources naturelles, souvent prises pour acquises, sont limitées et doivent être protégées. Ajoutons à cela que ces phénomènes climatiques extrêmes entraînent des migrations massives. Cela provoque des crises humanitaires et une instabilité politique croissante. Les gouvernements peinent à gérer les déplacements de population, alimentant ainsi la xénophobie et les tensions sociales. Les politiques d’accueil et de soutien aux réfugiés sont inexistantes, les gouvernements ferment les yeux sur les besoins urgents des plus vulnérables. La compassion envers son prochain, ce qui définit au sens propre notre humanité disparaît progressivement, car les dirigeants politiques et les lobbys industriels ne voient que leurs propres profits. En effet, les intérêts économiques à court terme priment sur la préservation de l’environnement et la protection des populations. Les subventions et les politiques favorisant les industries polluantes sont dénoncées comme étant contre-productives et dangereuses. À quand une politique de durabilité environnementale pour un bien-être collectif et un futur moins sombre ?

« Le déluge » plante également le décor des enjeux économiques. La persistance de la dépendance aux énergies fossiles malgré les preuves accablantes de leur impact sur le climat est aussi au cœur du roman. L’auteur met bien en lumière le dilemme entre la croissance économique à court terme et la nécessité de transitions énergétiques vers des sources renouvelables. Il y critique les industries qui continuent d’exploiter des ressources dangereuses en soulignant les risques environnementaux et climatiques associés. À quand des énergies propres et renouvelables ? Un autre cheval de bataille est soulevé dans ce texte : les lourds coûts économiques des catastrophes naturelles. Les destructions d’infrastructures, les pertes agricoles et les déplacements de populations imposent des fardeaux financiers énormes sur les gouvernements et les communautés. Ces coûts ont la douloureuse conséquence d’exacerber les inégalités économiques, créant un cercle de pauvreté et de vulnérabilité des populations de plus en plus grand. À quand une planification économique et des investissements qui intègrent les risques climatiques ?

Mais, rassurez-vous, « Le déluge » n’est pas qu’une étude analytique sur la situation de la planète, c’est bien un roman. Toutes ces thématiques y sont abordées progressivement par différents personnages. Ils se connaissent ou pas, vont se rencontrer ou pas, seront amenés à livrer bataille ou pas. Ils ne vivent pas dans les mêmes États, ne sont pas issus du même milieu social, n’ont pas fait les mêmes études, n’exercent pas les mêmes métiers, ont des opinions politiques divergentes ou identiques, sont de race et de sexe différents. Ainsi, « Le déluge » peut être qualifié de grande fresque sociale, Markley tissant un tableau complexe et nuancé de la société américaine. À travers ses personnages, il examine les dynamiques de pouvoir, les luttes de classes, et les tensions raciales et économiques. Cette approche multidimensionnelle permet de comprendre comment les crises climatiques impactent différemment les diverses strates de la société. Le vivre ensemble devient nécessaire pour espérer changer le cours des choses. Ce choix narratif était à mon sens le meilleur pour rendre digeste la somme d’informations qu’il nous donne, car l’attachement à ces personnages monte crescendo dès que le lecteur parvient à bien les situer. Il est alors possible de se glisser dans leurs têtes, de réfléchir avec eux, d’éprouver leur révolte ou leur impuissance. Mais, ne nous y trompons pas, ce « vivre ensemble » devient un pari de plus en plus ardu : la montée du populisme et des extrêmes politiques rebattent les cartes. Ces mouvements populistes promettent des solutions simplistes à des problèmes complexes et proposent des politiques protectionnistes et isolationnistes. La société, très fracturée, peine à retrouver un semblant de cohésion. 

En lisant « Le déluge », j’ai été profondément touchée par la puissance narrative et la pertinence des thèmes abordés. Ce roman m’a captivée dès les premières pages, non seulement par son intrigue immersive, mais aussi par la manière dont Stephen Markley parvient à tisser une critique sociale et environnementale complexe. En tant que lectrice ayant vécu aux États-Unis, et assisté à l’élection de deux présidents très différents (Obama, puis Trump), passionnée de politique américaine, j’ai été quasi ensorcelée par tant de densité dans les analyses, tant de pertinence dans les propos de l’auteur, sans jamais oublier le plaisir de lecture qu’il doit susciter envers son lecteur. Il est vrai que le début est ardu (le chapitre 1 n’est pas représentatif de la suite), que les personnages sont nombreux (j’ai fait des fiches), que malgré les mille pages il faut absolument y consacrer tout son temps pour ne pas perdre le fil. Mais une fois ces petits obstacles franchis, l’ensemble du roman est un ravissement. 

Markley réussit à créer une vision futuriste de l’Amérique qui semble terriblement plausible. Les phénomènes climatiques extrêmes — canicules, incendies et inondations — décrits font froid dans le dos, mais rappellent très justement ce que nous constatons tous depuis quelques années. L’urgence écologique est trop souvent placée au second plan. Un personnage dans le roman, Kate Morris et les actions qu’elle mène sont le parfait exemple de la ténacité, de l’acharnement et du sang-froid nécessaire pour défendre cette cause. D’une manière générale, la profondeur des personnages et la manière dont leurs histoires personnelles sont entrelacées avec des enjeux globaux sont une réussite totale. J’ajoute que l’un des aspects les plus inspirants dans « Le déluge » est l’idée d’un pacte politique où l’écologie devient la priorité. L’auteur suggère que face aux urgences climatiques, les électeurs pourraient être amenés à voter pour des candidats qui mettent l’environnement au cœur de leurs politiques, quel que ce soit le reste de leur programme. (avec risques et périls sur l’ensemble du dit-programme qui peut aller vers des extrêmes populistes…) Quels compromis sommes-nous prêts à envisager pour garantir un avenir durable ? Quelles limites ne sommes-nous pas prêts à franchir ? Paradoxalement, j’ai trouvé l’analyse de Markley sur la montée des extrêmes particulièrement éclairante, car le roman montre bien à quel point la situation est devenue inextricable. 

« Le déluge » est bien plus qu’un simple roman dystopique. C’est une œuvre puissante qui invite à la réflexion, à la prise de position et à l’action. Ce roman m’a rappelé une catastrophe naturelle terrible vécue à Montecito, Californie en 2018 (une pluie torrentielle suivie d’un glissement de terrain) et l’immense tristesse ressentie le lendemain en découvrant l’ampleur des dégâts et ce paysage de désolation. Il y avait alors eu une action collective en aval, mais que faisons-nous réellement en amont ? « Le déluge» est un appel à la conscience collective et à l’engagement pour un avenir meilleur. Il s’apparente à un gyrophare qui ne cesse de clignoter. La narration y est détaillée et réaliste, Markley nous rappelle les défis écologiques, politiques et économiques qui nous attendent. Ses messages sont clairs : il est impératif de réduire notre dépendance aux énergies fossiles, de protéger nos ressources naturelles, de renforcer la coopération internationale et de promouvoir la justice environnementale. Cette pertinence des propos est renforcée par le lien direct entre les phénomènes décrits dans le roman et les tendances climatiques observées de nos jours.

« Le déluge » laisse difficilement indifférent. De 2014 à 2039 et+ Stephen Markley dresse un état du monde et montre comment les actions d’hier auront des conséquences demain. L’écrivain y dresse aussi un bilan de l’Amérique d’aujourd’hui (les dysfonctionnements politiques, la polarisation sociale et l’inaction écologique) et de celle de demain (accroissement des catastrophes naturelles, des migrations massives dues aux conditions climatiques extrêmes, et une augmentation des inégalités sociales).

C’est glaçant, percutant, incisif, réaliste, exigeant parfois, mais si l’on veut se regarder avec honnêteté dans une glace, on y court tout droit… Brillant !

Traduction : Charles Recoursé

Parution chez Terres d’Amérique le 21 août 2024.

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