Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

Briar Bird a été frappé par la foudre un soir d’orage. On le surnommera « Œil-Blanc », signe que la main de Dieu l’a frappé. Il devient prédicateur au sein d’une communauté perdue au cœur des montages de Virginie-Occidentale. Ses méthodes de prêche sont basées sur la prise de petites doses quotidiennes de strychnine et l’élevage des serpents. « Saisir des serpents, c’était biblique. » Il s’octroie des qualités de guérisseur par la foi uniquement. Le monde moderne est une aberration qu’il faut rejeter de toutes ses forces à l’instar de la médecine qui ne respecte pas les pouvoirs de la nature et la puissance de Dieu. « Mon père ne voyait pas l’utilité de la médecine moderne, puisque la guérison divine était à sa disposition. » Briar est mariée avec Ruby, une femme ayant toujours voulu s’échapper de cette vie, fuir loin des montagnes. Ensemble, ils ont une fille Wren, roitelet en français, petit oiseau qui lui aussi ne demandera qu’à s’envoler. Ce roman est d’abord une histoire de femmes mise en lumière grâce ou à cause de la vanité des hommes. Il narre l’amitié indéfectible de Ruby et d’Ivy ayant construit leurs rêves ensemble, mais ayant aussi affronté de cruelles déceptions. Un malencontreux accident change les forces en présence, éveille les consciences, détruit les mythes, force l’entrée de la réalité dans ce monde miniaturisé.

Sous couvert de la toute-puissance de l’homme, celui qui décide de tout, de l’endroit où l’on vit, de comment on y vit, c’est bien d’histoires de femmes qu’il s’agit dans ce récit. On notera l’ironie du titre, « Les femmes n’ont pas d’histoire » comme un pied de nez au pseudo-pouvoir masculin, celui de Briar qui se carapate au cœur des montages au premier doute susceptible de diminuer son autorité. Le titre d’origine, « Shiner » évoque également ce sarcasme puisqu’outre d’être celui qui brille, il évoque aussi un l’œil au beurre noir de celui qui prend des coups. 

Trois existences de femmes, chacune exceptionnelle dans leurs parcours de vie sont déroulées. D’abord, l’amitié inaltérable de Ivy et de Ruby qui se connaissent depuis toujours. Ensemble, elles font front « Dans un monde d’hommes méchants, nous nous sommes battues pour être bonnes l’une avec l’autre. » Ensemble, elles se sacrifient « Ivy n’avait jamais voulu vivre dans cette montagne. Elle est restée parce qu’elle savait que je n’en partirais jamais. » Ensemble, elles s’accordent sur les décisions à prendre et assoient leurs positions de femmes dans ce lieu perdu où celles-ci ne sont que des ventres, mais en insufflant des idées féministes dans l’esprit de Wren, ce qui la force, d’une certaine manière, à « entrer en collision avec le monde. »

J’ai beaucoup aimé l’ambivalence des émotions suscitées par ce roman. D’abord, cette attraction pour un lieu de vie que l’on veut quitter, mais qui semble détenir des enchantements particuliers qui empêchent la fuite. Nous avons tous des racines que nous ne pouvons renier et même lorsque l’envie féroce de les quitter se présente, la démarche reste difficile à effectuer. De la même manière, l’auteur fait bien le parallèle avec cette attraction envers un homme charismatique pourtant impossible à aimer, puisque le trait majeur de sa personnalité est la manipulation. Je relève également la finesse des propos dans la transmission orale entre les femmes et Wren sans dénigrer directement le père. Elles amènent lentement la petite fille à s’interroger sur lui, en suggérant à mots couverts, en dessinant un tempérament, une nature. « Elle ne se rendait pas compte que la pire chose chez un homme n’était pas sa malveillance. C’était sa douceur, qu’il utilisait pour obtenir e qu’il voulait.»

Certes, « Les femmes n’ont pas d’histoire » nous amène à nous interroger sur la place de la femme dans ce microcosme éloigné de tout, mais pas seulement. Une grande partie est laissée à l’appréciation de différents questionnements basés sur la croyance aveugle, une forme de religion qui relève du mythe. Quelles sont les valeurs humaines de l’homme touché par la grâce divine ? Quelle est son image dans la famille ? Quel genre de père devient-il ? Le roman décortique les relations complexes de Wren avec son père. Grâce aux discussions « entre femmes » l’horizon s’éclaircit sur un avenir incertain, mais qui se dessine de plus en plus précisément. «Mon père estimait que les gens devraient être aussi faciles à manœuvrer que ses serpents. Malgré tous ses dons, il n’a jamais pu maîtriser le cœur de ma mère.»

Une question récurrente m’a également hantée durant cette lecture : qu’est-ce qu’un « bon croyant » ? Comment le reconnaît-on ? Quels doivent être ses actes ? Plusieurs voix s’élèvent pour nous raconter l’histoire de cet homme, à chaque fois sous un angle différent, oscillant entre retours dans le passé et évènements récents. La quête de Wren, qu’on pourrait appelait « tuer le père » en psychanalyse est fascinante et permet de comprendre les étapes du chemin qui relie l’adolescence à l’âge adulte.

Un roman tout à fait captivant, aux portraits de femmes fortes et charismatiques que je ne peux que vous recommander.

#Lesfemmesnontpasdhistoire #NetGalleyFrance

3 réflexions sur “LES FEMMES N’ONT PAS D’HISTOIRE, Amy Jo Burns – Sonatine, sortie le 18 février 2021.

  1. Je le note dans ma PAL Babelio. Merci Aude ! 🙂

    1. Aude Bouquine dit :

      Merci ☺️

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